«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point comme tyran, me demanda-t-il, que le son de mon cor de guerre doive signifier la mort d’un homme?»

«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»

«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être et tu apprendras, pendant ton séjour auprès de moi, à comprendre pourquoi.»

Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que plusieurs personnes se trouvaient devant la maison attendant la permission de pouvoir me saluer. Le calife me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna la permission de faire entrer ceux qui attendaient. Tout d’abord, je vis arriver Ahmed woled Ali, maintenant premier juge (cadi el Islam), mon ancien fonctionnaire qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; il avait perdu un œil dans l’action et avait été en outre grièvement blessé; ses esclaves qui se trouvaient du côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite venaient Ahmed woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, Sejjid Mohammed Abd el Kérim et bien d’autres. Tous baisèrent respectueusement la main du calife et ne me saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné la permission. Après les formules d’usage et le serment que tous s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils s’éloignèrent de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben Nagi me fit secrètement signe de l’œil, avec le seul qui lui restait, bien entendu, qu’il avait quelque chose à me faire savoir. Il prit congé du calife et comme je l’accompagnais quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois prudent et circonspect; tiens ta langue en bride et ne te fies à personne!» Je pris en considération son avertissement. Le calife nous quitta et nous conseilla de prendre quelque repos, en m’informant qu’il me présenterait au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos serviteurs restés devant la maison.

Nous étions maintenant seuls et après nous être assurés qu’aucun espion ne rôdait dans le voisinage, nous exprimâmes notre satisfaction de notre bonne réception et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus extrême prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. Environ deux heures après-midi, le calife nous fit dire que nous devions faire nos ablutions et nous tenir prêts à nous rendre à la mosquée.

Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous invitant à le suivre; il était à pied, car le lieu de prière, attenant aux maisons du Mahdi, n’était éloigné que d’environ trois cents pas. Il était absolument rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en rang, les uns derrière les autres, étroitement serrés. Lorsque le calife arriva, on lui fit place respectueusement, on étendit des peaux de moutons (farroua) et sur son invitation, je pris place à côté de lui.

Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, qui se composait d’une rangée de huttes de paille assez grandes, étaient entourés de haies d’épines. Un tamarin géant, planté au milieu, répandait son ombre sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que ceux qui n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, restaient exposés aux rayons du soleil. A quelques pas des premiers rangs des fidèles, à main droite, se trouvait une des huttes de paille réservées au Mahdi et dans laquelle il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il désirait s’entretenir en particulier. Le calife se leva et disparut dans cette hutte, probablement pour informer le Mahdi de notre présence. Quelques instants après, il revint et s’assit de nouveau à côté de moi.

Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, nous fîmes de même; toutes les autres personnes restèrent tranquillement assises. Une peau fut étendue pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger vers nous. Je m’étais un peu avancé, il me salua, en disant: «Salam aleikum», à quoi nous répondîmes par «Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser, puis ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à nous asseoir, il nous souhaita la bienvenue.

«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers moi.