A son commandement, ils commencèrent ensuite, suivant leur coutume à galoper, la lance levée comme pour frapper et, à exécuter des évolutions dans différentes directions pour se rendre de nouveau sur un signe, à la place qu’ils occupaient auparavant.
Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, brandissant leurs lances et se dirigèrent sur moi, en criant leur habituel: «Fi shan Allah ur rasoul» (Pour Dieu et pour le Prophète). D’une course rapide, ils reprirent ensuite leur ancienne position. Une demi-heure après environ, un domestique du calife vint me faire part du désir que son maître avait que je parusse devant lui. Je me rendis à son appel, en galopant et en brandissant également ma lance, je prononçai les mêmes mots «Fi shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me rendis à sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes plus tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde resta à une distance respectueuse. Le calife, descendu de cheval, disparut dans sa demeure et quelques instants plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et Dimitri.
Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était séparé du reste de la place par une clôture. En cet endroit s’élevait une rekouba (construction carrée en paille, ne se composant que d’une seule pièce), dans laquelle il y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita à prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, de l’eau mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; nous en goûtâmes et attendîmes la venue de notre hôte et maître. Le calife parut enfin et, se dirigeant vers moi, il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine, en disant: «Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, après les fatigues du voyage?»
«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre cette journée, répondis-je, ta vue me fait oublier les fatigues du voyage.»
Cette politesse flatteuse est indispensable.
Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa main à baiser et s’informa de sa santé. Je pus alors examiner à mon aise le calife.
Son teint était couleur brun clair, il avait une belle figure du type arabe et qui ne manquait pas de sympathie; quelques marques de petite vérole gâtaient un peu l’effet général; il avait le nez aquilin, la bouche bien proportionnée et le visage encadré de légers favoris foncés qui devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur moyenne, à la fois vigoureux et svelte et vêtu d’une gioubbe de coton blanc sur laquelle étaient cousus des foulards carrés et de couleurs variées. Il portait la takia du Hedjaz entourée de son turban de coton. Lorsqu’il parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, il nous invita à nous asseoir: nous prîmes alors place sur une natte de palmier étendue sur le sol pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb. Il s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima sa joie de ce que nous fussions venus en pèlerinage auprès du Mahdi. Sur un signe, un plat en bois avec de l’asida et un autre avec de la viande furent placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous servir.
Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me demanda pourquoi je ne l’avais pas attendu en dehors de la ville et pourquoi j’y étais entré sans son consentement:
«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en souriant, qu’avec sa permission.»
«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait trop longtemps attendre et aucun de nous ne pensait que tu prendrais toi-même la peine de venir à notre rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée de la ville et que nous entendîmes les roulements de tes tambours de guerre et le son de tes umbaia, on nous dit en réponse à nos questions que tu étais sorti pour assister à l’exécution d’un criminel. J’avais l’intention de suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»