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Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, par suite de la quantité énorme de personnes qui s’y trouvaient, le Mahdi prit la résolution de transporter son camp à Rahat distant d’une journée de marche. Il quitta El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de force à Rahat tous les gens qui resteraient sans une permission expresse. Une fois arrivé là-bas, il ordonna lui-même à ses partisans d’élever des huttes provisoires en paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel Deier, éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre les habitants des montagnes de Nuba qui avaient commencé à combattre courageusement contre leurs oppresseurs. Pour lui, il s’occupa en apparence, uniquement de l’accomplissement de ses devoirs religieux et de l’exécution des prières publiques.

Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé par le Mahdi, avec les gens qui se trouvaient sous ses ordres, afin de réprimer l’insurrection des habitants du Ghezireh dont il fut nommé émir.

J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd Djouma et Dimitri Zigada; nous atteignîmes, au coucher du soleil, quelques huttes qui se trouvaient au bord du chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit. La route était couverte de monde et, comme notre arrivée était connue de tous, nous fûmes souvent arrêtés et interrogés sur les événements du Darfour. Au lever du soleil, nous revêtîmes nos gioubbes (vêtement des Derviches) et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures nous devions atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.

J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer notre arrivée au calife. Nous étions déjà arrivés dans le voisinage du camp qui se composait de milliers de huttes de paille étroitement serrées les unes contre les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous continuâmes donc à chevaucher sur une route large qui devait certainement nous mener à la place du marché. Nous arrivions justement aux premières huttes lorsque tout à coup retentit le bruit sourd du tambour de guerre, et le son perçant de l’umbaia. Rencontrant, par hasard, un habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, nous nous saluâmes et, à ma question sur le bruit que nous venions d’entendre il me répondit: «Le calife Abdullahi sort et va probablement faire couper la tête à quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour être témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux, j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée qu’une exécution avait lieu justement lors de notre entrée dans le camp.

Je continuai ma route; arrivé à une place vide entre les huttes de paille, je remarquai mon domestique qui, m’apercevant également, se précipita vers nous en compagnie d’un autre cavalier.

«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. Le calife a réuni ses gens; il est sorti afin de te rencontrer sur la route, il croit que tu es encore hors de la ville.»

Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, qui se trouvait avec mon domestique, s’en retourna au galop pour annoncer mon arrivée au calife. Quelques minutes plus tard, une troupe de plusieurs centaines de cavaliers s’approcha, au son de l’umbaia qui jouait une marche lente.

Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, se tenait à l’extrémité opposée de la place, tandis que la masse des cavaliers se séparait et prenait position à sa droite et à sa gauche.