Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé à Berber. Le Gouvernement égyptien de concert avec celui de l’Angleterre, crut pouvoir apaiser la révolte par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait dans le Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement, aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il semble, complètement trompés sur le sérieux de la situation. On croyait que Gordon, par la seule puissance de sa personnalité, serait en état d’étouffer les flammes ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute considération dont il jouissait à la suite de son activité antérieure, ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et aux peuplades nègres des provinces équatoriales. Mais actuellement ces pays se trouvaient sous la domination des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber jusqu’à Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de Gordon en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces tribus une influence prépondérante. Au contraire, il avait, comme nous l’avons raconté, fait subir de graves dommages aux familles des tribus des bords du fleuve par suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba des provinces méridionales. Combien avaient perdu alors, en cette occasion, leurs pères, leurs frères, leurs fils, ou étaient retournés misérables dans leur patrie: on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.

Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut salué avec la plus grande joie par les fonctionnaires et par la population de la ville. On avait la conviction absolue que le Gouvernement n’abandonnerait certainement pas un homme comme Gordon.

Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une lettre au Mahdi, dans laquelle il lui offrait la paix; il lui promettait toute sa bienveillance, de le reconnaitre comme sultan du Kordofan, la suppression de l’esclavage et le rétablissement des relations commerciales, en échange de quoi il demandait la libération des prisonniers. Les messagers remirent en même temps au Mahdi des vêtements précieux à titre de cadeaux.

Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses troupes, prêtes à se mettre en campagne aussitôt contre le Mahdi, le message de paix n’aurait certainement pas manqué de produire son effet. Mais le Mahdi savait exactement que le gouverneur général du Soudan était arrivé à Khartoum accompagné seulement d’une petite escorte personnelle. C’est pourquoi il trouva d’autant plus étrange qu’on lui offrit quelque chose qu’il possédait depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à ce qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il somma Gordon de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.

Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour principal conseiller le calife Abdullahi. Ce dernier se créa par là de nombreux ennemis, particulièrement chez les parents du Mahdi qui cherchaient toujours à contrecarrer ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de ces sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation et demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait plus se passer de lui, une reconnaissance publique de tout ce qu’il avait fait. Le Mahdi approuva cette demande, et fit publier cette proclamation bien connue, qui est encore en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il s’agit de justifier des jugements extraordinaires et des dispositions bizarres. Elle était ainsi conçue:

«Proclamation.
«De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:
«Au nom de Dieu, etc, etc.

«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du Juste (Abou Baker) et l’émir de l’armée du Mahdi dont il est fait mention dans la vision du Prophète, est Es Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il m’appartient et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, fiez-vous à tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses actions. Tout ce qu’il fait a lieu selon l’ordre du Prophète ou avec ma permission. Il est mon intermédiaire dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu et son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous devons nous soumettre à cet ordre et celui qui montre le moindre doute dans l’exécution n’est pas un croyant, et n’a pas foi en Dieu. Le calife Abdullahi est le représentant du droit. Vous savez combien Dieu et ses apôtres aiment les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la position honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé par le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. Si quelqu’un de vous dit ou pense du mal de lui, il sera perdu et anéanti dans ce monde et dans l’autre.

«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et aucun de ses actes ne doit être mis en doute, car ils lui sont inspirés par la sagesse et la justice qui toutes deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre vous à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre bien et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, mais obéir. Le Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou Baker est le plus grand homme vivant sous le soleil, comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi est son représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est mon calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi doivent croire en lui; et si quelqu’un croit découvrir en lui un défaut, ce n’est qu’une apparence qui doit être attribuée à la force céleste que vous n’êtes pas en état de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi. Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à ceux qui sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui fassent aucun tort. Gardez-vous de faire du mal aux amis de Dieu, car Dieu et son Prophète anéantissent ceux qui font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement à leur en faire.

«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; il est mon calife et mon intermédiaire dans toutes les choses de la religion. Je termine comme j’ai commencé: Croyez en lui et suivez ses ordres, ne doutez jamais de ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance et confiez-lui toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous protège tous. Amen.»