CHAPITRE XVI.
Le calife et son règne.
Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du corps.—Les prières publiques.—Le service postal.—Parades et manœuvres.—Faveurs aux tribus de l’ouest.—Oppression des tribus des bords du fleuve.—Forces militaires.—Questions de frontières.—Organisation des finances.—Système monétaire.
Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j’ai décrit l’origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l’ai déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d’épaules; il a la peau d’une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un peu plus fournie autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années de la corpulence; il n’a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une amabilité séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre: celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère violent, il agit souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son frère, n’ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d’un de ses proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à la fidélité et au dévouement; mais est convaincu que toute personne en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui dans tout son entourage l’égoïsme est le mobile de toute action. Il est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées avec plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges flatteuses sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité, son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre démesuré! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle entre le régime actuel du Soudan et l’ancien état de choses sous le Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression, imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il avait réellement prononcé ces paroles.
«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi? Qui est plus noble que moi, descendant direct du Prophète!»
Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur l’ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf.
«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état du Gouvernement actuel avec celui de l’ancien Gouvernement égyptien? répétait-il indigné. S’il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du Prophète, que le Khédive, un Turc!»