Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son offre et compris que son but était d’observer encore davantage mes faits et gestes dans mon intérieur; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. Il cherchait une occasion de me rendre inoffensif,—comme il le disait lui-même.
L’opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse en somme protégé en ma qualité d’étranger; que serait-ce, une fois l’époux de sa cousine? Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!
«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours victorieux! Ta proposition m’honore, mais écoute la vérité! Ta parente est de sang royal, c’est une descendante du Prophète et qui mérite d’être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je crains que des difficultés ne surgissent, dont les suites pourraient détruire les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur! que Dieu me conserve ta grâce!»
«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t’ai jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai donné d’autres femmes; aucune plainte n’est parvenue jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne veux avoir qu’une seule femme!»
«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant une esclave; mais tu ne voudrais pas que je devinsse l’esclave de mes esclaves! Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes serviteurs. On t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»
«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser ma cousine!»
«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour éviter des discordes futures. Encore une fois, ta proposition m’honore, mais je te prie de m’éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne d’elle.»
Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.
Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais le calife: il s’attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé sa fierté. Il ne l’oublierait certes pas!
Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même aussi—y avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain!