Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la poitrine et les yeux baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête et son bras sur des pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s’asseyent avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Ils doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu’à ce qu’ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que les yeux restent toujours baissés devant lui, tandis que lui-même observe sans cesse et attentivement.
Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait le malheur de ne posséder qu’un œil, se trouvait par hasard dans son voisinage lors d’une lecture religieuse et le regardait avec persistance, il m’appela aussitôt auprès de lui et m’ordonna de conseiller à cet homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais œil.
«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, les maladies et les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil.»
Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils Othman et son attachement pour ses plus proches parents.
Othman, qui peut être à présent dans sa 21ème année étudia dans sa première jeunesse le Coran. Mais son père n’hésita pas à changer fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa d’autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de son frère Yacoub et par amour pour son fils s’écarta à cette occasion, des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient la plus grande simplicité.
Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants d’Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à l’ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore deux autres de ses parentes à son fils; il lui donna des concubines qu’il choisit lui-même, mais lui déclara qu’il n’aurait jamais pour femme une personne d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de la vallée du Nil.
Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, qu’il considère comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur du mur d’enceinte d’Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l’avoir ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n’éprouvât aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de ses parentes. Le calife alla à l’encontre de ses désirs, en sa qualité de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui consacrer le reste de sa vie.
Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à sa situation, tenait à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400 femmes. Quatre d’entre elles sont légitimes, permises par la religion musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le changement. Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem se compose des esclaves acquises par le pillage ou achetées. Ce grand nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout, qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve une directrice; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife. Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d’argent sont remises à ces directrices pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour qu’elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux soins de leur corps, comme de l’huile, de la graisse, des parfums, etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou les qualités de chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays; elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de soie de différentes couleurs, importées d’Egypte. Ces toilettes sont données soit par le calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements, de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont attachés avec de petits morceaux de corail et d’onyx, dont on entoure les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées et les plus compliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez européen.
Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à porter de l’or et de l’argent, et, dans la maison du calife lui-même, les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en temps, il passe une véritable revue de toute l’armée féminine. Régulièrement à cette occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur position sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris ou aux serviteurs.