Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur famille et de leur parler.
La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme l’asida, de la viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens.
Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant dans sa maison rien moins qu’un contempteur de la nourriture nouvelle, qu’il préfère, tandis qu’il cherche à démontrer à l’extérieur qu’il se nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec sa femme Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés par d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la reconnaître de nouveau comme son épouse.
Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons des femmes, principalement pour garder l’entrée des appartements, ou qui sont employés à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de tout le personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la maison du calife. Il a à s’occuper des achats de blé nécessaires, des animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les présents qu’il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d’autres personnalités influentes.
Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des domestiques en grand nombre à sa disposition, principalement des eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de permettre à un étranger de jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de sa maison.
Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin coton blanc et de vastes pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite et longue d’environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la droite il s’appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se sert comme d’une canne.
Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel. Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche voisinage, ils portent les messages dans l’intérieur de la ville, convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils ont atteint l’âge de 17 à 18 ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de leur corruptibilité qui est générale. Dans l’intérieur de sa maison, (où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de privation de nourriture, de mise aux fers, etc.
Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n’a pas été jusqu’ici complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde que les fils des premières familles, tandis qu’il exclut complètement de son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait.
De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses maisons et de celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte nouvellement construits d’Omm Derman. Cette armée est divisée en trois corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé, il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife dans toutes les affaires concernant les moulazeimie. Ces corps sont partagés en sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un adjudant.
Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu’on laisse habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième d’ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez régulièrement tandis qu’on en prend à son aise avec le paiement de la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien entendu, plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des cadeaux en femmes et en esclaves.