«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous égaux.»
Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, aussitôt après la prière; tandis que nous, Husein Pacha et moi, dûmes rester jusqu’après la prière du soir. Cette position accroupie extrêmement incommode, m’aurait fait proférer des jurons plutôt qu’une prière; mais il fallait faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du soir en commun avec le calife. Notre conversation assez indifférente, fut continuellement assaisonnée de sa part par des exhortations à la fidélité et à la loyauté. Husein Pacha fut à ma grande joie invité à passer la nuit dans ma rekouba tandis que ses parents reçurent la permission de retourner chez eux. Le calife nous quitta; les domestiques étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls. Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale et nous pûmes échanger nos pensées sur notre situation.
«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi et tu sais fort bien aussi que tu peux compter sur ma discrétion. Comment vont les affaires à Khartoum et que sais-tu de l’attitude de la population?»
«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle que je l’ai racontée au calife en ta présence. La lecture de la proclamation à Shandi par Gordon a fait déborder la coupe et a été la cause immédiate de la perte de Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, la catastrophe a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais dissuadé à Berber et je ne connais pas la raison qui l’a poussé à cette démarche fatale à Shandi.»
Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce que Husein, qui était déjà avancé en âge, s’endormit, fatigué du voyage. Je ne pouvais trouver encore pour ma part ni sommeil, ni repos.
Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense avaient coûté tant de sang dans les dernières années, était—déjà autant le dire—perdu! Le Gouvernement lui-même voulait simplement abandonner et livrer à lui-même ce pays qui, il est vrai, au point de vue financier, ne rendait pas encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce pays, qui avait déjà maintenant mis à la disposition de l’Egypte ses meilleurs bataillons, les troupes nègres; mais il voulait rester avec lui en rapport amical! On voulait retirer les garnisons et le matériel de guerre et former un Gouvernement local indépendant, après que celui qui existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! C’est pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce qu’on comptait que son influence personnelle et la sympathie qu’il inspirait, amèneraient la réalisation de ce plan. Certainement, Gordon était très aimé des tribus de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, pendant son séjour et ses nombreux voyages dans ces contrées, conquis les populations par sa générosité et sa prudence. Il avait su, en même temps s’attirer la sympathie respectueuse des amis et des ennemis par la bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux combats. Il avait été aimé sans contredit, mais maintenant les tribus de l’ouest avaient un Mahdi qui faisait des miracles et qui était respecté comme un dieu; Gordon fut vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres et les Arabes, sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de la terre, accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des tribus de l’ouest ou des provinces équatoriales, mais surtout des tribus de la vallée du Nil, et particulièrement des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient justement rien moins que bien disposés envers Gordon à la suite de sa guerre avec Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents, les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces militaires, montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, les dispositions des populations et sur l’influence que pouvait avoir sa seule personnalité. En outre, c’était une idée particulièrement malheureuse de faire connaître par une proclamation la résolution du Gouvernement d’abandonner le Soudan à lui-même.
Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète cette proclamation. Celui-ci suivit le conseil à Berber, mais changea de résolution à Shandi et fit lire la proclamation à toute la population. Gordon n’avait-il donc aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les croyants de combattre? Ne savait-il pas que celui qui s’y refusait, ou qui suivait les ordres des Turcs ou qui leur venait en aide d’une manière quelconque dans leurs entreprises, se rendait coupable de trahison envers la religion, était passible de la perte de ses biens tandis que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves du Mahdi et de ses fidèles? Gordon voulait retirer la garnison, et abandonner sans protection dans leur patrie les tribus des bords du Nil, qui, après avoir favorisé ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite de leur inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils pu se défendre contre le Mahdi auquel ils appartenaient comme ranima et qui disposait de plus de 40000 fusils et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées de sang et de butin?
Si le Gouvernement, à la suite des événements politiques, n’était pas en état de se maintenir au Soudan et de reconquérir peu à peu les provinces insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? N’importe quelle personnalité militaire aurait pu amener sur un bateau à Berber les troupes et le matériel de guerre, sous prétexte d’un changement de garnison et les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie. Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite très rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une fuite.
Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions du Gouvernement et sa faiblesse incroyable furent connues partout aussitôt; la bravoure personnelle et l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute politique énorme qu’il venait de commettre?