Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans envie aucune de dormir, tandis que les ronflements de Husein prouvaient qu’il jouissait encore malgré tout d’un bon sommeil. J’avais encore le caractère trop Européen et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion bien des événements émouvants. Il était nécessaire de pouvoir supporter ce qui m’attendait encore.

Le lendemain matin, comme le calife nous honorait de sa visite, son regard pénétrant remarqua aussitôt que mes yeux étaient rouges; il m’en demanda la cause: je lui répondis que j’avais passé toute la nuit sans sommeil, en proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et de ne pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis donc mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais sous les yeux des domestiques et je me composai une mine des plus dévotes sachant fort bien qu’ils devraient faire part à leur maître exactement de leurs observations.

Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; je les occupai aussitôt avec la permission du calife, tandis que Husein Pacha était logé chez ses parents. Il récitait chaque jour consciencieusement ses cinq prières avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur et celle du calife afin de recevoir la permission de retourner dans son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne me rendant auprès du Mahdi que sur sa demande expresse.

Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi les moulazeimie que Haggi Mohammed Abou Gerger avait été attaqué par Gordon Pacha, sérieusement blessé, et chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte que la ville était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants. Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je m’efforçasse de cacher totalement avec soin une apparence d’intérêt quelconque.

A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il avait dû se rendre à Fadasi et avait été envoyé par Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et au calife qui lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit qui courait de la retraite des assiégeants et me donna des informations plus précises sur Gordon.

Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci me demanda, aussitôt après les salutations, tandis que nous commençions à peine à déchirer avec nos mains les grosses pièces de viande:

«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui et qui concerne Haggi Mohammed Abou Gerger?»

«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui ta porte, et je n’ai parlé à personne.»

«Gordon, continua le calife, après avoir remonté un peu le Nil Bleu, a attaqué soudainement Haggi Mohammed par eau et par terre. On raconte qu’il avait pris sur son bateau des dispositions telles que les balles des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui faire aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! Haggi Mohammed, dont les hommes ont été dispersés, a dû se retirer devant des forces supérieures. Gordon se réjouit maintenant de sa victoire, mais il se trompe sur ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi Mohammed n’est pas, il est vrai, un homme à conquérir un pays; le Mahdi a donné l’ordre à Abd er Rahman woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de l’assiéger.»

«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de pertes importantes?» demandai-je. Mais, en moi-même, est-il besoin de le dire, je souhaitais le contraire.