«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, dit le calife ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, des nouvelles précises.»

Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; la victoire de Gordon le troublait bien un peu; elle pouvait avoir peut-être des suites plus importantes que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai et envoyai mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de venir me voir en secret. Sa demeure étant à proximité de la mienne, il arriva quelques instants après. Nous échangeâmes alors nos impressions sur la joyeuse nouvelle, au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous entretînmes, fort avant dans la nuit, des temps passés, des événements actuels et de nos espérances pour l’avenir. J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant la nouvelle de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait dans la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses craintes n’étaient malheureusement que trop fondées.

Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à Khartoum aux prises avec une situation très difficile. La proclamation fut lue; là-dessus les Djaliin commencèrent à se soulever; ils élurent enfin comme chef Haggi Ali woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais qui voulait différer le combat aussi longtemps que possible pour des motifs personnels et à cause aussi de son inclination pour le Gouvernement.

Les consuls des Puissances étrangères voyant que les événements à Khartoum prenaient une tournure toujours de plus en plus menaçante, demandèrent à Gordon de les conduire à Berber; mais comme ils ne pouvaient, là non plus, trouver une sécurité suffisante, ils résolurent, à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants de Khartoum considérèrent au commencement leur nouveau gouverneur général avec méfiance parce qu’ils craignaient que, conformément à la proclamation, il fut venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à peu ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était prêt à vaincre ou à périr avec eux.

Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs religieux, avait rassemblé ses partisans et campait dans le voisinage de Halfaya. Afin de chasser les rebelles de leur position, Gordon envoya des troupes sous le commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha Husein qui avait été précédemment moudir de Shakka. Mais, du toit de son palais, il put se rendre compte avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs soldats à l’ennemi, puis rentraient avec le reste à Khartoum. Il fit comparaître les traîtres dans la nuit même devant une cour martiale et fit exécuter aussitôt la sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident, il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position et à amener à Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, sous la conduite du sandjak Abd el Hamid woled Mohammed.

Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, avait demandé à Gordon des secours. Comme on ne pouvait lui en envoyer, il fut forcé de se rendre avec quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses autres troupes. La population de tout le Ghezireh se rassembla alors pour assiéger Khartoum sous les ordres de Haggi Mohammed Abou Gerger.

Tandis que ces événements se passaient dans le voisinage de Khartoum, l’ancien précepteur du Mahdi, le sheikh Mohammed el Cher (portant autrefois le nom de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les bords du Nil. D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses Djaliin et, avec ceux-ci, renforcé par les Barabara et les Bicharia ainsi que par les autres tribus de la province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit au bout de quelques jours.

La province de Dongola résistait encore très bien; elle n’avait pas jusqu’ici encore été troublée à cause de la ruse de son gouverneur Moustapha bey Iawer qui avait déjà deux fois offert de faire sa soumission au Mahdi. Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans le gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid Mohammed Ali. Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, le sheikh El Hedaïa qui avait déjà auparavant suscité au gouverneur nombre de difficultés, afin de prendre possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous le commandement d’un officier anglais[1] anéantirent Mohammed et les forces des Mahdistes à Debba où périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La province de Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.

Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, assiégée par l’ennemi, possédait bien des vivres suffisants, mais était privée de toute communication avec les autres parties du pays. Tout d’abord, la courageuse sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants, laissa quelque temps de répit à la garnison.

De tous côtés on priait le Mahdi de venir en personne. Toutefois celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder à cette demande, sachant que ce pays était en tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être arrachée que par une grande armée expédiée par l’Egypte ou par une autre Puissance. Il pensait avec raison ne plus avoir à craindre une telle éventualité.