Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même ses troupes en revue.
Il divisa toutes ses forces en trois corps dont chacun fut placé sous les ordres d’un de ses califes. Le calife Abdullahi fut nommé Raïs el Ghesh, commandant en chef de toute l’armée.
Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet ez serga) appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, son représentant; le drapeau vert (Raï el okhter, exactement Er raïet el khadra) au calife Ali woled Helou; le drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des nobles) au calife Mohammed Chérif.
Aux trois bannières principales étaient subordonnés d’innombrables petits drapeaux sous la garde des émirs. Dans les revues, tous les émirs obéissant à la bannière noire se tenaient avec leurs étendards sur une ligne déployée, le front tourné du côté de l’est.
En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la bannière verte à une distance égale, le front tourné du côté de l’ouest, tandis que les deux lignes étaient réunies par ceux qui obéissaient à la bannière rouge, le front tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants à ce moment là était immense, cette disposition formait un carré gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le Mahdi se rendait à la fin de la revue avec son calife Abdullahi et ses moulazeimie, galopant devant le front afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous bénisse.)
Ces revues nommées arda ou tarr étaient, comme nous l’avons vu, passées chaque vendredi et, à la suite de chacune, les bruits les plus étranges circulaient sur la personne du tout puissant homme de guerre.
L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés du Mahdi et parlant avec lui; un autre avait entendu les voix célestes qui bénissaient les combattants pour la foi (ansar) et leur promettaient la victoire. Un troisième prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était formée par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait envoyés pour rafraîchir ses bien-aimés.
Environ trois jours après que la nouvelle de la défaite d’Abou Gerger nous fut parvenue, un Italien résidant autrefois à Berber, nommé Giuseppe Cuzzi arriva de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et Cie, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y avait été fait prisonnier. Mohammed Cher l’avait envoyé à Khartoum, où il devait remettre à Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger; il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un poste militaire établi en face de Khartoum sur la rive nord du Nil Bleu et renvoyé à la personne qui l’avait expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie d’un Grec nommé Calamatino, pour Khartoum, avec des lettres adressées à Gordon, dans lesquelles celui-ci était sommé de se rendre. Je pus remettre au Grec un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put pénétrer dans la forteresse; il remit ses lettres au poste et y attendit la réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de Gordon, ne put s’approcher de Khartoum que jusqu’à une portée de fusil, car, au dire des officiers qui s’étaient trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission, il cherchait à les persuader de se rendre.
Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan et que Abou Anga eut été rappelé avec toutes ses forces de Gebel Deier, le Mahdi fit répandre le bruit qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à Khartoum et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher et menacèrent ceux qui resteraient en arrière sans permission de les considérer comme ranima.