Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité, enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.

Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste suivait en trois colonnes. Toutes les tribus possédant des chameaux prirent la route du nord Khursi-Halba-Dourrah el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre Daïara-Sherkela-Chat-Douem, avec ses califes et une partie des émirs. Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent celle du sud parce qu’elles y trouveraient, dans les nombreux étangs, assez d’eau pour leurs troupeaux.

Ma place comme moulazem était à la suite du calife Abdullahi.

Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais l’habitude de laisser mes domestiques et mes chameaux auprès de Salih woled el Mek qui appartenait à la suite du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih une antipathie secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans son voisinage immédiat, tout en me faisant surveiller par son cousin Othman woled Adam. Je trouvai cependant, la nuit venue, plus d’une fois l’occasion de communiquer avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque jour des nouvelles sur les événements se passant aux environs des bords du fleuve.

Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de la reine d’Angleterre. Une chose toutefois demeura certaine, c’est qu’un Européen était effectivement arrivé et je crois inutile de dire que j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer ici dans les circonstances actuelles.

Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici.

«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme chez nous au Soudan, des tribus différentes?» me demanda le calife qui n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants. Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je le jugeai nécessaire.

«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il ait franchi une si longue route?» me demanda-t-il en réfléchissant.

«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et recherche-t-il l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»

Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta brièvement: «Nous verrons».