Que de changements en Afrique durant ce laps de temps!

Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron, Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, Holub, Lenz et des centaines d’autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jour plus actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur a rencontré autrefois les plus grands dangers. A l’est, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, la France et l’Angleterre, augmentent chaque jour leur influence, et sont sur le point de se donner la main au centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de vivre, se rapprochaient plus de la brute que de l’homme, commencent à connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu’il existe des êtres qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants, le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des puissances qui s’avancent, afin de conserver leur régime héréditaire.

Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et les puissances avancées de l’est, du sud et de l’ouest, se trouve l’ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen ne peut s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort. Ce pays s’étend au sud, le long du Nil jusqu’à Redjaf, à l’est et à l’ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti. Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de Mohammed Ali, il resta sous le Gouvernement de l’Egypte et était ouvert à la civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités pouvaient non seulement traverser sans empêchement le pays, mais ils rencontraient encore secours et protection. Des communications télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes, les écoles fondées par les missions dirigeaient l’éducation morale et religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres, retenues qu’elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement, n’osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j’ai montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J’ai cherché à démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les différentes tribus ennemies; il se donna, en conséquence, comme le Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour régénérer la religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l’histoire des douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la révolution n’aurait jamais pu avoir un tel succès; avec ce fanatisme et par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil.

J’ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui conduisirent à cette triste situation actuelle; ces causes, il est vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où le Mahdi et son successeur étaient à l’apogée de leur puissance; mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est nécessaire d’avoir une connaissance parfaite des circonstances et de leur développement historique pour comprendre exactement les conditions dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra être rendue à la civilisation.

Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d’une civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les principes qu’elles ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un état se rapprochant autant de la barbarie.

Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui s’est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque toutes les autres parties du Continent africain.

J’ai cherché à dépeindre comment au commencement de l’élévation au pouvoir du Mahdi, tout le pays ne formait qu’un cœur et qu’une âme avec lui, comment après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu pour faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau de la religion. Le calife et les tribus arabes de l’ouest, en usurpant la place des Egyptiens qu’ils avaient anéantis, gouvernent les populations malheureuses avec un sceptre de fer, une telle oppression et une telle tyrannie qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement qui leur donnerait le repos et la paix. Il n’est pas nécessaire de répéter ici les horreurs et les cruautés qui ont été exercées par le calife et ses partisans pour maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le but que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la population totale ont succombé à la guerre, à la famine, aux maladies et aux exécutions, tandis que la majorité des survivants n’est pas mieux traitée que des esclaves.

Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves avec toutes ses horreurs, se propage de nouveau dans le pays; parmi ses victimes, il se trouve un grand nombre de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens.

L’empire du calife avait presque la même étendue que celle de l’ancien Soudan égyptien; seulement dans ces derniers temps, la sphère de son pouvoir s’est restreinte. Mais que la condition de ces districts a changé! Des contrées prospères, ayant une population nombreuse ont été réduites en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues par des animaux sauvages; les anciennes demeures des habitants du Nil sont maintenant occupées par ces tribus nomades qui en ont chassé les propriétaires légitimes ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils travaillent la terre pour leurs nouveaux maîtres.