Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés à un état de désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans espérance d’être jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur force de résistance est brisée; le reste, relativement minime, des habitants du fleuve n’est guère au-dessus des esclaves. Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment peuvent-ils échapper à leurs tyrans?
C’est une folie de croire que le pays peut se relever par ses propres forces, par une révolution intérieure. Le secours doit venir du dehors et les populations locales doivent bien se persuader que, une fois le premier pas fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y aura pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues que le pouvoir du calife sera définitivement anéanti et qu’une nouvelle ère de civilisation surgira pour ne plus disparaître. Alors et seulement elles remettront de tout cœur leur sort entre les mains des puissances qui s’avancent et prêteront leur concours pour détruire complètement l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que ce pouvoir, quoique dépeint par moi, comme déclinant, s’éteindra de lui-même dans une période de temps relativement courte.
Le lecteur attentif verra clairement par les derniers chapitres que les moyens employés par le calife pour assurer sa position contre tous ses ennemis intérieurs étaient et sont encore couronnés de succès; si son autorité n’est menacée par aucune influence venant du dehors, je ne vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son ascendant aussi longtemps qu’il vivra.
Après sa mort, il peut se produire un bouleversement intérieur qui selon les circonstances, renversera la dynastie qu’il s’efforce de fonder. Mais reste à savoir si ce pays malheureux se rapprocherait, par ce fait, de l’influence civilisatrice.
Considérée en conséquence sous ce point de vue, la délivrance du Soudan n’est à espérer qu’avec l’aide du dehors. Ceux qui s’intéressent à la position actuelle de ce pays ne doivent pas oublier que les conditions n’y sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors que l’influence civilisatrice n’était représentée que par le Gouvernement égyptien et que les diverses contrées situées au-delà de la sphère égyptienne étaient des états barbares presque inconnus des Européens et des Arabes, ce qui est presque le contraire aujourd’hui.
Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant occupé par un pouvoir barbare hostile à l’influence européenne et ottomane. Il coupe le chemin de l’Afrique Centrale et exclut de la culture des pays qui, auparavant, étaient accessibles à l’influence commerciale et civilisatrice, tandis que les diverses contrées qui bordent le Soudan, sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec le monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les obstacles de son chemin et prospère. La sécurité augmente sous le protectorat des puissances européennes et les indigènes en viennent à comprendre que ce serait une folie pour eux de combattre contre les moyens tout puissants de la civilisation.
Passant de la généralité aux détails, voici comment la situation actuelle se présente à peu près:
A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement, fort lentement, son terrain perdu, dans le voisinage de Souakim et de Tokar; au sud-est les Italiens ont conquis Kassala et forcé les Mahdistes à élever une importante ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara; plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment aucune intention de changer les relations qui existent entre eux et les Derviches, et dans le pays montagneux de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont affranchis avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se fait sentir dans les régions où Speke, Grant, Baker et d’autres ont conquis une renommée immortelle par leurs explorations et leurs efforts couronnés de succès contre l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées, dans un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un chemin de fer qui offrira aussi au commerce des provinces du sud de l’Equateur et aux régions adjacentes les moyens nécessaires de communication. A côté de ces possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans les dernières années, il a su gagner par son influence d’immenses étendues de pays, non seulement dans le voisinage de Mboma et d’Oubanghi, mais aussi dans maints districts de la province du Bahr el Ghazal, dans l’Equateur jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis que dans les districts du Haut Oubanghi, les pionniers français aspirent à réaliser leurs rêves coloniaux.
Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife est menacée par des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt ou tard se soumettront à l’influence pénétrant de l’ouest et du nord de l’Afrique. A l’extrême nord se trouve la puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu à craindre comme étant probablement la première à intervenir dans son empire chancelant. En un mot, la position offensive et défensive du Soudan est la suivante: toute puissante dans son domaine intérieur, mais menacée extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de doute que devant la marche continuelle en avant des forces civilisatrices, l’empire du calife ne tombe en morceaux.
Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de nouveau du pays dont elle a été un jour la maîtresse légitime? Si oui, les puissances qui se sont avancées dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique consentiront-elles sans conditions à la restitution de cet ancien droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies sur les bords du Nil pour ne pas couper le fleuve qui donne la vie à l’Egypte, en y plaçant des canaux et en y établissant des appareils hydrauliques? Renonceront-elles volontairement aux avantages qu’elles ont acquis par de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur les droits légitimes de l’Egypte? Toutes ces questions rentrent dans le domaine politique qui n’est pas de mon ressort.