Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point de vue sur l’importance et la valeur du Soudan pour l’Egypte, et à ce sujet j’ai eu sans doute l’occasion de me former une opinion solide et positive. Les raisons qui ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle, à prendre possession du Soudan existent toujours encore. Comme le Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les efforts doivent être faits pour préserver la vallée du Nil d’invasions. Ainsi, chaque pas en avant, hors de l’influence égyptienne, vers le Nil, est regardée naturellement avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles au danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important la fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt personnel prédominerait au détriment des progrès et de la prospérité de l’Egypte et lui porterait par ce fait un préjudice incalculable.

J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien grande était l’importance de la province du Bahr el Ghazal pour l’Egypte; il n’est peut-être pas hors de propos ici de résumer encore une fois la position particulière que cette province occupe par rapport au reste du Soudan.

Elle embrasse un territoire excessivement fertile, d’une énorme étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, couvert de forêts dans lesquelles les éléphants abondent. Le sol est extraordinairement bon et productif; il y a principalement une grande quantité de cotonniers et d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent une nourriture abondante dans les vallées où croît une herbe succulente.

La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions d’âmes, de nature guerrière, capables de faire de bons soldats.

De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses tribus empêchent toute coopération et toute unité, c’est pourquoi il serait facile à une puissance étrangère, même avec des moyens modestes, de pénétrer dans cette province morcelée par la politique, et de s’y maintenir.

Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, que les bateaux à vapeur de Khartoum touchaient régulièrement, s’ils n’étaient pas retenus, ce qui arrivait fréquemment, par la végétation flottante obstruant parfois le cours du Nil supérieur.

Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce qui peut avoir été le lit d’un ancien lac. Dans ce grand marais coule un grand nombre de ruisseaux qui serpentent et par la masse de plantes qu’ils charrient, sont complètement fermés et forment une véritable barrière au travers de laquelle le voyageur doit fréquemment faire son chemin au moyen de l’épée et de la hache. L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été retenue de ce fait pendant une année.

La position géographique et stratégique de cette province en la comparant au reste du Soudan rend la possession du district du Bahr el Ghazal d’une absolue nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux intérêts égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de cette grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup plus grande valeur, aussi bien en hommes qu’en matériel, que celles d’aucune autre partie de la vallée du Nil, se placerait dans une position prédominante telle, qu’il mettrait en danger une occupation quelconque par l’Egypte de ses provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir le Nil au dessus de Mechra er Rek ou du Bahr el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait sans doute une résistance de la part des Mahdistes; mais si une telle tentative réussissait, elle aboutirait probablement à leur destruction. Si, par conséquent, le calife apprenait un jour que le pouvoir des Blancs est plus grand au Bahr el Ghazal que ses informations présentes ne le lui font supposer, il engagerait une campagne contre eux et serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman. Or, ce serait dangereux pour lui, car une partie considérable de ses troupes se trouverait engagée par la nécessité de garder de grandes forces sur les points menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les provinces de Dongola.

Telle était la situation de ces districts du sud et de l’ouest lorsque je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée dans les pays civilisés, j’ai souvent lu dans les journaux des rapports étranges et contradictoires sur la situation dans ces régions éloignées; bien que je me range tout à fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et constante des puissances européennes finira bien par avoir pour conséquence la chute de l’empire mahdiste, par ma position exceptionnelle, unique, pendant des années, au centre de la domination derviche, je me sens le droit de donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis efforcé de soutenir les intérêts pendant si longtemps et dont je ne vois en effet la prospérité et le bien-être futurs que dans la conquête à nouveau du Soudan égyptien. Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du temps et bien faire comprendre que le temps et la marée n’attendent personne et pendant que l’on regarde avec des yeux pleins d’envie les provinces perdues, il existe toujours la possibilité qu’elles viennent à tomber dans les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan, dans d’autres mains que dans celles des Egyptiens, mettrait en jeu son existence tandis qu’une sage administration des provinces du Nil reconquises par l’Egypte ne profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan lui-même. Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au pays au service duquel je suis rentré avec joie après 11 ans de captivité, je suis arrivé à la fin de mon récit. Que le lecteur me permette de terminer en narrant un léger incident que, si j’étais superstitieux, je considérerais comme un présage heureux pour la reprise de ce qui était perdu.

En 1883, au mois de décembre je fus, par la force des circonstances, obligé de rendre au Mahdi l’épée que j’avais reçue en entrant comme officier dans l’armée autrichienne, cette épée que j’avais portée en Bosnie, puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en lettres arabes. Elle me fut remise au mois d’août 1895 par Mr. John Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas Cook et fils, dans son bureau à Ludgate Circus, lorsque j’arrivai à Londres et assistai au congrès géographique.