Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se tenir prêts.

Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses habitants ne tenaient qu’à un cheveu?

Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc surgi subitement....?

Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.

Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au combat.

On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout était perdu.

Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité; les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?

L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain, des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.

Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison; en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes. En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la montrer..... la tête du général Gordon!