Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre.
Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum.
Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne portaient même pas jusqu’à Khartoum.
Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.
Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui indiqueraient la délivrance!
Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles, les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?
Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire, pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens, curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?
Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le rivage.
Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout pour le tout.