Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir jusqu’à fin janvier et nous étions en décembre. L’armée qui devait le secourir arriverait-elle à temps? Cette pensée me préoccupa longtemps. Je finis cependant par me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi l’esprit? N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi que ce soit, ni changer le cours des choses!
Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), un Grec qu’on appelait actuellement Abdullahi, eut l’casion de me voir. Sans lui faire part de la visite du calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce qu’il savait sur l’armée anglaise.
«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et marche sur Metemmeh.»
Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il avait donné l’ordre aux tribus des Barabara et des Djaliin de se rassembler à Metemmeh, sous les ordres de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.
Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant: «Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?»
Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!
J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution quelconque s’imposait.
Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus en plus.
Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour. Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.