A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.

Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus contre l’ennemi comme des lions!

Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.

Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.

Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville; ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens, ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et bonne volonté par des affamés?

Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les habitants de la ville.

La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.

Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans l’autre.

A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils devaient à Gordon depuis Bourri.