Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais. Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante méconnaissable.

Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.

Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.

Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.

Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.

Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.

Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.

Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.

Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et sanguinaire.