Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor. Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune homme et, en présence de sa femme lui dit:

«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».

Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.

«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»

Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!

Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où était caché l’argent.

Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses propres parents ne l’en eussent empêché.

Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le fleuve.

Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous, réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.