Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en lieu sûr.
On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.
Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient des cris déchirants.
Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.
Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des semaines.
Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:
«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il se montre).»
Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées, les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne s’étaient pas rendus volontairement.
Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.