Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles.

Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux, sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre les rebelles, furent mises en liberté.

Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de la prise de Khartoum.

Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits, construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en état de recommencer le combat avec plus de succès.

Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui l’accompagnaient.

Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat. Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord Beresford, et à la vaillance de l’équipage.

Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.

Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à cette expédition avaient succombé à la soif.