Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.
J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba; comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui avait défendu de s’approcher de moi.
Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de Charybde en Scylla.
L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.
Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!
Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.
Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les envoya me saluer.
La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle); son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.
L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga, augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia Regheb Bey.