En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga m’enleva même cette minime consolation.
J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda l’autre pour lui.
Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.
Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)
«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)
Puis, il continua son chemin.
Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.
«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»
Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.