Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»

Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.

Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait: «C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je ne te revoie plus!»

Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.

Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.

Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!

Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna une nouvelle épreuve?

Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!

Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.

A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous rendraient sous peu la liberté.