Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.

Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses enseignements.

Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre toujours fidèlement ses enseignements.

Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements?

Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte des batailles.

Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre masahib (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières; après celle du matin et celle du soir, le rateb, composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait d’habitude au Soudan. Il fixa le mahr (dot) pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant», de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens aussitôt nubiles.

Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».

Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête absolument rasée.

Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.