Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.
La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été tenu caché jusqu’alors.
Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler. Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands dangers.
Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi.»
Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.
A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi, son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.
Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.
On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord, nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.
«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de fidélité.»