En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.

Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés. Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb. Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première prière.

Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de palmier.

Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage, lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie de sa taille.

Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé sur l’angareb.

Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour dormir.

C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.

Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement aucun de la personne.

Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.

Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin. L’exemple devait suivre l’enseignement.