Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province entièrement soumise au Mahdi, sauf les habitants des montagnes méridionales qui, traités jusqu’ici en esclaves, se refusaient à lui payer le tribut et à faire le pèlerinage à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces contrées non seulement pour les soumettre, mais aussi pour augmenter le nombre de ses soldats. Après avoir subi de grandes pertes, il ne réussit qu’à moitié à atteindre son but, car les habitants défendirent vaillamment les montagnes et bien des tribus surent conserver leur indépendance.

Pendant que le Soudan occidental reconnaissait presque entièrement l’autorité du Mahdi, les gouverneurs de Sennaar et de Kassala défendirent encore dans les districts orientaux, leurs postes. Déjà, lors du siège de Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar et étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de cette province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent Sennaar sous le commandement de leur grand sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena. Lorsque la famine se fit sentir dans la ville, la brave garnison fit une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des provisions du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus du pays ne faisaient pas la guerre avec assez d’énergie, leur envoya son cousin Abd el Kerim pour hâter le dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la garnison souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette victoire la situation de Sennaar était fort critique; le manque de blé, les combats continuels et l’impossibilité d’obtenir des secours abattirent le courage de la garnison.

Un Abyssin.

Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se réapprovisionner malgré plusieurs sorties heureuses. Le Gouvernement égyptien pria alors le roi Jean d’Abyssinie d’intervenir et de secourir les garnisons de Gallabat, de Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah. Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la ville était composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur faire quitter le pays. Pendant ce temps le Mahdi envoya Idris woled Ibrahim et el Husein woled Sarah, avec des troupes pour contraindre la ville à se rendre. Les garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent sur le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves Massaouah. Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala étaient soumises ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait déjà été nommé émir de ce district tandis que Mohammed Cher avait reçu l’ordre de se rendre à Berber pour occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après le départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du Soudan quand le calife Abdullahi prit le Gouvernement en main. Ce n’est pas sans raison qu’il avait recommandé l’union aux tribus arabes occidentales et attiré leur attention sur le fait qu’elles étaient des étrangères dans la vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad Belad ou population indigène et surtout les Barabara et les Djaliin ne voyaient pas avec plaisir le règne du calife Abdullahi, qui différait d’eux par le caractère et les idées, car il s’entourerait principalement de ses compatriotes. L’un des premiers actes du calife fut de chasser de son poste d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait, sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, parents du Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna de rendre compte de l’emploi de l’argent qu’il avait entre les mains pendant les années précédentes, n’ignorant pas que le Mahdi avait eu confiance entière en Ahmed et s’était contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu. L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife afin d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses employés. Il nomma comme son successeur Ibrahim woled Adlan, de la tribu des Kawahla sur le Nil Bleu. Il avait été presque toute sa vie marchand dans le Kordofan et jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin qu’il puisse toujours en rendre compte au calife.

De cette manière il voulait éviter les versements d’argent spontanés à des personnes qui ne jouissaient pas de la faveur du maître.

En même temps que la mort du Mahdi, arriva la nouvelle des défaites de Sennaar et de la retraite d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le commandement sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison se rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude, la reddition de la ville fut suivie d’une série d’atrocités; les jeunes filles les plus jolies et un riche butin furent envoyés au calife qui en fit distribuer une partie à ses émirs.

Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi et lui ordonna de se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim était le représentant du calife Mohammed Chérif. Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres sous ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort de sa parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife Abdullahi à céder le gouvernement au calife Chérif qui, en qualité de parent le plus proche et de calife du Mahdi était le premier à devoir obtenir le Gouvernement. Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe? Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna à Yacoub, son frère, de préparer ses soldats pour recevoir Abd el Kerim. A son arrivée à Khartoum il reçut l’ordre de passer avec ses troupes à Omm Derman et d’y attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses hommes.

Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses 600 soldats. Le calife arriva, accompagné des forces préparées par Yacoub, salua très aimablement Abd el Kerim, loua son dévouement et celui de ses soldats pendant le siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. Il invita les deux califes et tous les parents du Mahdi à se rendre chez lui après les prières du soir.