Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie étions en tenue pour introduire les visiteurs. Ils furent conduits dans une des cours intérieures et priés de s’asseoir par terre; on étendit des peaux de mouton pour les deux califes et le maître, comme d’habitude, prit place sur un petit angareb. Il se fit lire le document écrit en sa faveur par le Mahdi défunt et accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité en présence de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd el Kerim opposa les plus formelles dénégations, il fut néanmoins reconnu coupable et le calife Ali woled Helou saisit l’occasion de se déclarer l’esclave dévoué du calife. Il se basait, en accomplissant cet acte, sur l’ordre que le Mahdi avait donné en mourant de prêter serment d’obéissance au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant pas paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui pardonna généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous ses soldats nègres. Le calife Chérif et ses parents furent obligés de se soumettre à cette condition, et Ali woled Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils devraient tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, posant leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était leur devoir de livrer au calife tous les soldats nègres et leurs armes. En prenant congé du calife, ils réitérèrent leurs promesses. Ce fut le premier coup porté à ses adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les avait réduits à une position subalterne.

Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité de proche parent du Mahdi, depuis longtemps, gênait Abdullahi. Le même soir pendant que je causais avec lui des événements du jour, il me dit entre autres choses: «Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce principe il mettait déjà les deux autres califes en dehors et se déclarait maître absolu. Le matin suivant toutes les troupes nègres, les armes et les munitions de Chérif furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte. Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés provisoirement sous la surveillance du frère d’Abou Anga, Fadhlelmola, qui demeurait dans la caserne d’Omm Derman. Non content de cela, Abdullahi réclama les tambours de guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui jusqu’alors flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.

Par des paroles amicales il avait gagné le calife Ali à sa cause et le calife Chérif ne pouvait guère agir autrement que lui. Les soldats et les tambours, signes de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux réunis aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi était seul maître et qu’il fallait lui obéir.

Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle que Kassala s’était rendue et qu’Osman Digna combattait les Abyssins sous les ordres du Ras Aloula. Bien que les Abyssins fussent victorieux et eussent refoulé Osman Digna jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent pas plus loin et rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors l’ancien gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins au combat et d’être encore en relation avec eux. Sans preuve aucune de sa culpabilité, il ordonna qu’on lui attachât, comme à un vil criminel, les mains derrière le dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de Kassala, puis il les fit décapiter.

L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient, avait été envoyé à Kassala reçut l’ordre de revenir à Omm Derman avec soldats, armes, munitions, butin et femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi certes n’en doutait pas, devait lui attirer la haine de tous les parents du Mahdi. Peu lui importait: il voulait les affaiblir et les soumettre à sa puissance. Pour ne pas tourner l’opinion publique contre lui et pour ne pas être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par ceux qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit distribuer au calife Chérif et à ses partisans de riches présents en esclaves, en chevaux, en mules, etc. Il eut grand soin de répandre habilement le bruit de ses cadeaux; ses gens louèrent même dans leurs chants sa générosité, sa justice et sa libéralité. Pour rendre sa position encore plus favorable il envoya son parent, mon ami Younis woled ed Dikem et son cousin Othman woled Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les soldats des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm Derman et les habituer à obéir à ses parents. Younis woled ed Dikem devait contraindre à l’émigration la tribu des Djimme qui était riche et forte, mais pas assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se joindre à Abou Anga, et attendre les ordres du calife. Pourtant ils devaient rassembler autant d’esclaves que possible et les habituer au maniement des armes. Younis alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour être jeté en prison. Son cousin qui ne voulait pas se soumettre aux ordres de Younis fut tué en essayant de prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus grande partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé le fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là temporairement et retourna à Omm Derman chercher d’autres ordres. Il avait précédemment envoyé des milliers de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu à Woled Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait d’autres ordres. Younis, qui m’aimait tout particulièrement demanda au calife la permission de m’emmener avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa net d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande plus pressante.

Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés à El Obeïd avec leurs femmes, qui avaient été retenus par Sejjid Mahmoud en allant au Darfour, furent amenés vers moi par ordre du calife après qu’on leur eût volé leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois serviteurs mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. Je les remis à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses troupes. Il ne me restait donc plus que quatre serviteurs avec leurs femmes; lorsque le calife me donna l’ordre du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi.

«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de domestiques, me dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en inquiète pas, j’en prendrai soin et soit moi, soit Younis, nous veillerons à ce que tu voyages confortablement. J’ai confiance en toi et j’espère que tu la justifieras. Remplis les ordres de Younis et tu seras sûr de mon amitié. Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis de l’accompagner.»

Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à son désir. Il promit de me rendre la vie aussi agréable que possible et parla tant et si vite que je ne compris que la moitié de ses paroles. Quant à moi j’étais heureux de pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran et me laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage une occasion de sortir des griffes de mes bourreaux!

Un moulazem me rappela auprès du calife.

«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me demanda-t-il à mon arrivée. Sur ma réponse affirmative, il me fit asseoir et recommença de nouveau à me donner des conseils.