L'horizon est absolument bouché. Trompés par la brume, nous nous engolfons dans une ouverture de la banquise côtière et ne reconnaissons notre surprise qu'au fond de cette impasse. Plus loin, le courant nous devient contraire; en même temps sur la surface absolument unie de la mer se forme une couche de «jeune glace» très dangereuse pour les kayaks. Dans ces conditions, nous prenons le parti de camper jusqu'à dix heures du soir.

Dans toutes les directions, des pistes d'ours et d'oursons. Jamais de ma vie je n'en ai rencontré autant. Tous les plantigrades de la région doivent se donner rendez-vous ici.

Le Hvidtenland se trouve maintenant derrière nous, et devant nous existent certainement d'autres terres. La banquise plate que nous côtoyons doit être adhérente à quelque côte; malheureusement le brouillard masque toute vue dans un rayon d'un mille.

11 août.—Encore une fois la fastidieuse besogne du portage des embarcations; après quoi, pendant quatre ou cinq heures, nous poursuivons notre route à la rame.

Entre temps nous sommes attaqués par un morse. J'examinais l'horizon lorsque tout à coup un de ces énormes amphibies vient souffler bruyamment tout près de nous à la surface de la mer, en nous jetant un regard féroce. Sans la moindre crainte, nous poursuivions notre route, quand l'animal reparaît à côté de moi. Se dressant à moitié hors de l'eau, le morse menace d'enfoncer ses terribles défenses dans nos frêles embarcations. Au moment où je saisis mon fusil, il disparaît pour recommencer aussitôt après la même manœuvre autour du kayak de Johansen. Si le monstre nous attaque, il faudra nous résoudre à lui envoyer une balle. A plusieurs reprises, l'énorme bête vient à la surface, puis replonge immédiatement après. A travers l'eau transparente nous le voyons passer et repasser sous les canots. Craignant qu'il ne fasse un trou dans la mince coque de ma périssoire avec ses défenses pointues, nous agitons les pagaies pour essayer de l'effrayer et de le maintenir à distance. Soudain, il se dresse de nouveau tout près du kayak de Johansen, plus furieux que jamais. Il n'y a pas à hésiter et mon camarade lui envoie une balle droit dans le front. Le morse pousse un rugissement terrible, fait la culbute et disparaît, laissant une longue traînée de sang à la surface de la mer. Craignant une nouvelle attaque, nous forçons de rames; nous ne sommes complètement rassurés que lorsque nous apercevons notre ennemi loin derrière nous, à l'endroit où il a plongé.

Nous avions oublié cet accident, quand soudain je vis Johansen, sauter en l'air. Son kayak avait évidemment reçu un choc violent sous la quille. Peut-être quelque glaçon avait-il chaviré et était-il venu heurter le canot; mais non, aucun bloc ne se trouvait dans le voisinage. Pendant que j'examinais la mer, j'aperçus un morse dressé devant nous. De suite je saisis mon fusil, il n'y avait pas une minute à perdre; ne pouvant viser derrière l'oreille, la partie la plus vulnérable de l'animal, je lui envoyai à tout hasard une balle dans le front.

Ce fut heureusement suffisant; du coup l'énorme bête s'affaissa inerte à la surface de l'eau. Non sans peine nous parvînmes à pratiquer une ouverture dans sa peau épaisse; après avoir découpé quelques tranches de lard et de chair, nous poursuivîmes notre route.

A sept heures du soir, la renverse de la marée pousse les glaçons les uns contre les autres et ferme le chenal. Maintenant, nulle part la plus petite nappe d'eau libre. Au lieu de recommencer le pénible travail du portage des kayaks à travers ce «champ», je prends le parti de camper jusqu'à la marée suivante; sans aucun doute, elle disloquera cette masse de glace.

En attendant, nous coupons les extrémités des traîneaux pour pouvoir les placer séparément sur chaque canot. Désormais, nous pourrons naviguer isolément, par suite beaucoup plus rapidement.

Pendant que nous nous livrons à ce travail, le brouillard se dissipe. Devant nous apparaît une chaîne d'îles orientée du S.-E. du monde au N.-N.-O. du monde. Toutes ces terres sont recouvertes de glaciers; çà et là seulement quelques escarpements de rochers noirs percent le bord de cette nappe immaculée.—Où sommes-nous? La solution de cette importante question devient de plus en plus difficile. Après tout, peut-être nous trouvons-nous sur la côte est de la terre François-Joseph. Cela nous paraît du moins très vraisemblable. Dans ce cas, une longue distance nous sépare encore du cap Fligely sur la terre du Prince-Rodolphe. Le rideau de brume se lève de plus en plus, et nous ne pouvons résister au désir d'éclaircir la situation. A chaque instant nous abandonnons notre travail pour, grimper sur un hummock voisin et examiner l'horizon.