Au prix d'un effort nous atteignons de nouveau l'eau libre. Un peu plus loin le passage se trouve bloqué; encore une fois le portage des embarcations devient nécessaire. La brise de nord-est a poussé la glace contre la côte; d'après l'apparence du ciel, les bassins d'eau libre que nous avons traversés hier doivent être aujourd'hui bloqués. Un jour plus tard, nous étions de nouveau pincés dans la glace.
NAVIGATION A LA RAME A TRAVERS LES CANAUX
Dans l'après-midi, nous pouvons faire route à la voile. La brise tombe ensuite, il faut reprendre les pagaies pour vaincre un courant très violent qui nous rejette en arrière.
Le brouillard nous masque toujours la vue de la terre. Je n'ai pu encore reconnaître notre position et suppose que nous devons nous trouver sur la côte ouest de l'archipel François-Joseph.
9 août.—Nous gravissons la coupole de glace qui recouvre l'îlot près duquel nous avons campé. Lorsque nous arrivons au sommet, la brume se lève. Grâce à cette éclaircie, je puis distinguer les contours des terres. Il y a là simplement un archipel, formé de quatre îles, auquel je donne le nom de Hvidtenland (Pays Blanc). La plus orientale, l'île Eva, ainsi baptisée en l'honneur de ma chère femme, est la plus grande; la seconde, l'île Liv,—le nom de ma fille,—plus petite, montre deux saillies rocheuses, les deux points que nous avons d'abord aperçus. Sur la côte nord-ouest apparaît un lambeau de terrain dépouillé de glaciation. Peut-être est-ce là que les mouettes de Ross, si abondantes depuis deux jours, ont leurs places de ponte. A l'ouest de cette terre, s'ouvre un long fjord ou détroit, couvert de glace, bordé à l'ouest par un troisième îlot, l'île Adélaïde, celui sur lequel nous sommes. Le long de cette côte sont amoncelés d'énormes blocs, provenant probablement du velage[35] des glaciers, contre lesquels les pressions ont entassé de gros glaçons de mer. Tous ces débris, agglutinés par la gelée, forment une masse très compacte, qui se confond avec les glaciers. Hier, nous avons aperçu, au nord de l'île Adélaïde, un iceberg de taille moyenne. Une quatrième terre beaucoup plus grande que les îles Liv et Adélaïde est en vue dans le sud, probablement l'île Freeden signalée par Jules Payer. Elle semble entièrement recouverte par un glacier. Entre les différentes îles, et, à perte de vue dans le sud-est et l'est, la mer est couverte de «glace de fjord[36]» absolument plate; dans cette direction aucune terre n'est visible.
[35] On donne le nom de velage à la rupture du front des glaciers atteignant le niveau de la mer. (N. du trad.)
[36] Glace tabulaire, relativement épaisse, formée sur la nappe des fjords et des baies. (N. du trad.)
De trois heures de l'après-midi à huit heures du soir, nous naviguons; ensuite halage des embarcations à travers un «champ» de glace; puis, nouvelle navigation jusqu'à ce qu'une seconde barrière nous arrête. Le courant nous est contraire. Dans ces conditions, mieux vaut camper et attendre.
10 août.—Un bout de navigation, un portage, après quoi, de nouveau, à la rame; toute la journée cela continue ainsi. Nous rencontrons une troupe de morses couchée sur un glaçon. Aucune crainte de mourir de faim, avec une pareille abondance de gibier. Nous avons suffisamment de vivres, donc inutile de perdre notre temps à la chasse.