Les chiens ne peuvent prendre place sur notre esquif; il faut donc nous séparer de ces vaillants compagnons. Les pauvres animaux, partout et toujours, ils nous ont suivis avec une fidélité inaltérable; maintenant que les temps sont devenus meilleurs, nous devons les abandonner. Cette pensée attriste notre joie; non, en vérité, je ne puis me résoudre à cette nécessité. Mais la vie a ses exigences barbares. Il faut en finir. Je tue Suggen, le chien de Johansen, et mon camarade se charge de Kaïfas, le dernier survivant de mon attelage. Après cette triste exécution, nous sommes parés pour le départ.

Les kayaks dansent gaiement sur l'eau; de petites vagues clapotent contre la coque avec un bruissement joyeux. Depuis deux ans, nous n'avons pas vu une pareille étendue d'eau libre. Nous hissons la voile et nous dirigeons rapidement vers cette terre, objet de nos ardents désirs depuis de longs mois. Après s'être frayé un passage de vive force, pas à pas, mètre à mètre, à travers une banquise formidable, quelle agréable sensation de se sentir glisser rapidement sur la surface molle de la mer.

SUR LE CHEMIN DU SUPPLICE

Le soleil brille; le brouillard qui nous a un instant dérobé la vue de la terre s'enlève, découvrant un glacier ruisselant de lumière. C'est la plus joyeuse matinée que j'aie jamais vécue. Devant ce courant de glace, terminé au-dessus de la mer par une falaise haute de 18 à 20 mètres, tout débarquement est impossible. Le glacier paraît animé d'un très faible mouvement; l'eau a creusé une longue voûte à sa base, et de sa paroi terminale ne se détache aucun bloc. La partie supérieure de la nappe est plane et ne semble déchirée par aucune crevasse. Sur toute sa longueur, la falaise frontale présente une stratification particulièrement nette. Devant ce glacier un courant de marée porte dans l'ouest et nous pousse promptement dans cette direction. Le soir, impossible de trouver un emplacement pour camper sur la terre ferme, force nous est de dresser la tente sur un glaçon.

7 août.—Pendant la nuit, la glace s'est fermée autour de nous. Je ne sais comment nous sortirions de cette impasse si, à l'ouest, il n'y avait encore une grande étendue d'eau libre. Après avoir halé nos canots et nos bagages à travers un bout de banquise nous parvenons sans grand effort à cette nappe d'eau. A l'aide de bâtons et de fragments de ski, nous fabriquons des pagaies bien préférables à celles en bambou, garnis de toile à voile, que nous avons emportés; notre marche sera plus rapide avec ces engins relativement perfectionnés. Comme la vie est maintenant agréable! Sans nous donner aucun mal, assis dans nos embarcations, nous faisons de rapides progrès.

Brouillard très intense, impossible de distinguer nettement le paysage; nous reconnaissons cependant que la nappe devient de plus en plus large et s'épanche bientôt en un immense bras de mer, s'étendant dans le sud-ouest, parallèlement à la côte. Une brise fraîche de nord-nord-est souffle et soulève bientôt de grosses vagues qui brisent sur notre bachot. Nous sommes complètement trempés par les embruns; la position n'est pas précisément agréable.

Dans la soirée le campement est établi sur le bord de la banquise; juste à ce moment la pluie commence à tomber. Il était temps d'avoir un toit sur la tête.

8 août.—L'étape débute par le halage des traîneaux et des kayaks à travers un «champ[34]» qui, durant la nuit, a dérivé en travers de notre route. Pendant cette opération, j'ai la mauvaise chance de tomber à l'eau; toute la journée je dois conserver sur le dos des vêtements mouillés.

[34] Nappe de glace généralement compacte. (N. du trad.)