«NANSEN! VISE BIEN.»
L'ours a dû nous suivre comme un chat, et, en se dissimulant derrière les blocs de glace, a pu nous approcher sans éveiller notre attention, tandis que nous étions occupés à briser la «jeune glace» sur le bord du chenal. Lorsque Johansen revint en arrière chercher son traîneau, il se trouva nez à nez avec l'animal tapi près de son kayak. Tout d'abord, il crut que c'était Suggen. Avant d'avoir eu le temps de reconnaître sa méprise, il reçut sur la tête un coup qui lui fit voir mille chandelles et tomba sur le dos. Mon camarade entama alors une partie de boxe avec son assaillant, puis, le saisissant par le cou, essaya de le maintenir. Furieux de cette résistance, l'ours se disposait à allonger à Johansen un vigoureux coup de dent. C'est alors que mon ami prononça ces paroles absolument mémorables pour un homme en pareille posture: «Nansen, vise bien!» Comme s'il se fût douté de ce que je lui préparais, l'ours suivait tous mes mouvements, et en même temps se gardait de nos chiens. Grâce à leur diversion, Johansen put se relever et échapper, pendant que Suggen recevait un formidable coup de griffe. Une fois mon camarade debout, il se précipita vers son kayak, et, tandis que je tirai l'animal, saisit son fusil. Johansen sortit de cette aventure dramatique sans autre dommage qu'une légère blessure à la main et des balafres à la joue gauche.
A peine notre ennemi est-il tombé que nous apercevons deux oursons qui, du haut d'un hummock, attendaient le résultat de la chasse maternelle. A mon avis, ils ne valaient pas le sacrifice d'une cartouche, malgré leur taille respectable. Johansen ne partageait pas mon opinion. «La chair de ces animaux est si délicate! Il fallait en tuer au moins un.» Il se mit donc à leur poursuite, mais dut bientôt renoncer à son entreprise, pour ne pas perdre un temps précieux. Pendant que nous dépeçons notre prise, les deux oursons reviennent rôder autour de nous en poussant des cris lamentables. Nous régalons nos chiens, avalons en hâte une bonne portion de viande crue, et après avoir chargé les gigots dans les kayaks poursuivons notre route.
La banquise est très difficile; à chaque pas, de larges canaux remplis de petits glaçons serrés les uns contre les autres. Véritablement c'est à renoncer à la lutte. Au milieu de cet amas de plaques peu résistantes se dresse un vieux floe, hérissé de collines entre lesquelles s'étendent de jolies petites nappes d'eau. Une île de glace. Du haut d'un de ces monticules, j'aperçois une large nappe d'eau libre s'étendant devant un des glaciers de la terre la plus proche. Enfin, nous allons peut-être sortir d'embarras; jusque-là la glace n'a pas belle apparence. Les oursons nous suivent toujours, troublant de leurs lamentations le grand silence de ce désert. Si nous en avions le temps, nous irions mettre un terme à leur douleur; ce serait plus humain.
6 août.—Hier soir, au moment du départ, le glacier vers lequel nous nous dirigeons semblait tout près; encore un effort, peut-être atteindrons-nous la terre à la fin de l'étape. Dans cette espérance, nous partons, résolus à vaincre tous les obstacles, mais préparés à une nouvelle défaite. Après cinq mois si remplis de désillusions, nous savons les décevances de ce travail incessant sur la banquise. Des canaux remplis de petits glaçons (crash), des chaînes de monticules d'étroits et profonds ravins pleins de neige et d'eau; n'importe, nous avançons toujours. Après cela, la glace devient plus unie. Nous approchons rapidement du but. Nous nous attelons aux traîneaux, et, barbotant dans l'eau et dans la neige, escaladant les monticules, puis dégringolant dans les ravins, nous poussons vigoureusement en avant. Nous sommes trempés des pieds à la tête, mais qu'est-ce cela! La victoire est prochaine! Voici maintenant des nappes de glace unie; nous prenons le pas de course. La buée noire qui indique la position de l'eau libre monte de plus en plus dans le ciel: encore un effort et nous arriverons au but. De tous côtés des traces d'ours. Ces animaux sont aussi abondants que peu farouches dans ces parages, où ils n'ont pas encore appris à redouter l'approche de l'homme. Bientôt nous aurons fait leur éducation à cet égard. La nuit dernière un de ces plantigrades est venu rôder autour de la tente, mais nous n'avons pas de temps à perdre à la chasse. D'ailleurs, actuellement notre garde-manger est bien garni.
Notre marche désespérée en avant me rappelle mes souvenirs classiques. Comme pour les Dix mille de Xénophon, la mer est pour nous le salut, la fin des souffrances et des labeurs, et, comme ces braves soldats, nous ne pouvons nous empêcher de crier: «La mer! la mer!» à la vue de l'eau libre. Après une marche de cinq mois sur la banquise interminable, le moment de la délivrance est venu.
Devant nous s'étend la nappe noire de l'eau parsemée de glaçons d'une blancheur éblouissante; plus loin, un glacier élève sa falaise marmoréenne au-dessus de l'étendue des flots libres. Finies toutes les tribulations, toutes les désespérances, le chemin de la patrie s'ouvre maintenant devant nous! Lorsque j'atteins la lisière de la glace, je lève mon chapeau en l'air et fais signe à Johansen. Hurrah! trois fois hurrah! Non, aucune expression ne peut dépeindre l'impression ressentie devant ce spectacle. C'est celle du retour à la vie après de longues semaines d'affres et d'angoisses!
Au moment de notre arrivée sur le bord de la mer, un phoque apparaît. Tant mieux, nous n'aurons pas la crainte de mourir de faim dans ces parages.
Aussitôt nous nous occupons de gréer les kayaks. Nous attachons les canots bord contre bord et disposons sur le pont les deux véhicules, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière. Il eût été préférable de faire route isolément, chacun dans son canot, si les traîneaux placés à l'avant de l'embarcation n'avaient entravé le maniement de la pagaie.