Aujourd'hui, je vais mieux et ne paralyserai plus notre marche. Cette indisposition met bien en évidence les dangers de notre position. Si l'un de nous était sérieusement malade, ce serait certainement la fin.

2 août.—Décidément, jamais nous n'arriverons au bout de nos tribulations. Une difficulté est à peine vaincue qu'une autre surgit aussitôt. Je vais bien maintenant, la glace est relativement plus plane qu'hier; nous pourrions donc avancer rapidement vers la terre, si le vent et le courant ne nous entraînaient vers le large. Ces deux ennemis-là sont invincibles. Nous sommes actuellement poussés dans le sud-est; la pointe nord de la terre se trouve juste à l'ouest de nous. Position: 81°36′ Lat. N.

NOS PROGRÈS SONT EXTRÊMEMENT LENTS

Peut-être cette dérive s'arrêtera-t-elle, ou, peut-être plus tard, nous reportera-t-elle plus près de terre, c'est mon dernier espoir. Les canaux sont couverts de jeune glace, donc impossible d'y risquer les kayaks. Si maintenant nous allions être poussés vers le nord, alors ce serait la fin!

3 août.—Un terrible labeur. Nos progrès sont à peine sensibles. Malgré tout, nous réussissons à avancer vers le but. Avec cela plus de nourriture pour les chiens! Hier les pauvres bêtes ont dû se contenter d'un petit morceau de graisse.

4 août.—La traversée des canaux est un véritable travail d'Hercule. Souvent nous parcourons plusieurs centaines de mètres en sautant de bloc en bloc, avec les véhicules à la traîne derrière nous. A chaque instant nous risquons de tomber à l'eau.

Pour vous donner une idée de la banquise, représentez-vous un empilement d'énormes glaçons séparés, tantôt par des trous remplis de neige molle et d'eau, tantôt par de larges étangs. Une suite de montagnes russes branlantes; après une colline, un ravin; bref un terrain formé de blocs inégaux entassés dans le désordre le plus extravagant. Nulle part la moindre plaque unie, où l'on pourrait dresser la tente et attendre; avec cela un brouillard épais.

Après une marche terrible, nous atteignons un canal que nous nous disposons à passer en kayak.

Après avoir nettoyé la rive de la «jeune glace» qui y adhère, j'amène mon traîneau sur le bord. Pendant que je le retiens pour l'empêcher de glisser, j'entends, tout à coup, un souffle puissant derrière moi, puis un appel de Johansen qui vient de retourner en arrière chercher son véhicule. «Prends vite le fusil,» crie mon compagnon. Je me retourne aussitôt et qu'aperçois-je? Johansen renversé, se défendant à grand'peine contre un ours énorme. En voulant saisir le fusil placé dans son étui sur l'avant de mon canot, le kayak me glisse entre les mains et glisse dans l'eau. Ma première pensée est de sauter dans le canot et de tirer l'ours de là. Mais je reconnais de suite combien il sera difficile de viser sûrement l'animal. En toute hâte je ramène le kayak vers la rive pour prendre mon arme; tout entier à cette besogne, je n'ai pas le temps de regarder autour de moi. «Dépêche-toi si tu veux arriver à temps, surtout vise bien!» me crie Johansen, Enfin, je tiens mon arme, l'ours est à deux mètres de moi, prêt à mettre en pièces Kaïfas. Je vise attentivement l'animal suivant la recommandation de Johansen, et lui envoie une balle derrière l'oreille; du coup l'énorme bête tombe morte entre nous deux.