ITINÉRAIRE DU DOCTEUR NANSEN A TRAVERS LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH
([agrandissement])

Tout d'abord, comme je l'ai dit plus haut, j'avais cru reconnaître dans le chenal ouvert à l'ouest le détroit de Rawlinson; n'apercevant pas le glacier de Dove qui borde ce bras de mer, je commence à douter de mon identification. Peut-être sommes-nous sur la côte ouest de l'archipel François-Joseph, et avons-nous longé, sans les voir, les terres découvertes par Payer. Alors, comment n'avons-nous pas aperçu la terre Oscar située par 82° et 52° de Long. Est.?

16 août.—Bonne journée. Nous rencontrons une large étendue d'eau libre; aussitôt l'espoir de regagner la Norvège nous revient. Pour commencer l'étape, nous traversons la banquise reliant l'île Houen à l'île Torup, la terre élevée située à l'ouest.

L'île Torup me semble un des endroits les plus charmants de la terre. Une plage unie, ancienne ligne de rivage, toute semée de sub-fossiles, lui fait une ceinture, autour de laquelle s'étend une nappe d'eau libre, animée de troupes d'amphipodes. Au fond de la mer, on distingue des mollusques et des oursins au milieu de forêts de laminaires et de fucus. Sur les rochers qui dominent la rive, des centaines de guillemots nains babillent joyeusement, tandis qu'à côté d'eux des bruants gazouillent leurs chants plaintifs, en voletant de pierre en pierre. Soudain le soleil brille à travers les nuages, illuminant tout l'espace d'une clarté radieuse.

Sur la côte nord, une nombreuse colonie de mouettes bourgmestres (Larus glaucus) s'est établie pour pondre. Des milliers d'oiseaux sont installés avec leurs petits dans les anfractuosités des rochers. Pour saisir sur le vif cette curieuse scène de famille, nous grimpons là-haut avec notre appareil photographique.

A LA VOILE SUR LA MER LIBRE!

Du sommet de la falaise, la vue embrasse la banquise que nous venons de traverser. Jusqu'à l'horizon s'étend l'immense plaine blanche, linceul de mort qui enveloppe sous sa lourde étreinte la mer tumultueuse. Pendant des mois nous avons péniblement cheminé sur cette froide étendue, et très loin dans ces «champs de glace», le Fram est encore captif.

J'avais commencé l'escalade du point culminant de l'île pour avoir une vue d'ensemble sur la région environnante et pour reconnaître notre position, lorsque la brume arriva de nouveau et encapuchonna les sommets. Dans ces conditions, je dus me contenter de grimper un peu plus haut que la colonie des mouettes, afin d'examiner la route que nous devions suivre vers l'ouest… A quelque distance de notre île, apparaît une vaste étendue d'eau libre, dont nous sommes séparés par un large champ de glace.