Après cette excursion, nous nous remettons en route, en suivant un chenal ouvert à une petite distance de la côte. En différents endroits il est couvert d'une mince couche de glace. La moindre déchirure dans la coque de nos kayaks serait un malheur irréparable; aussi, par mesure de prudence, abandonnons-nous ce canal pour nous diriger à travers la banquise en halant les embarcations.

Après plusieurs heures de travail, nous voici, enfin, sur le bord de la large nappe d'eau que nous avons aperçue du sommet de l'île Torup. A perte de vue s'étend la mer libre; espérons que désormais nous ne serons plus arrêtés par la glace. Au nord, une terre[40] s'élève en hautes falaises de basalte couronnées d'une nappe de glace. De ce côté, apparaît une longue ligne de côtes, hérissée de promontoires; tout au loin, au milieu de ces rochers, bleuit un large glacier.

[40] La terre du Prince-Rodolphe, comme nous le reconnûmes plus tard.

… Nous longeons vers le sud une grande île couverte, elle aussi, de glace. Au delà du cap qui se dresse au sud-ouest, qu'allons-nous trouver? Passé ce promontoire, la côte s'infléchit-elle au sud? Plus loin vers l'ouest n'existe-t-il plus de terre? A mesure que nous approchons de cette falaise, notre émotion grandit. Notre sort va, en effet, se décider dans quelques instants. Nous allons savoir si, cette année, nous pourrons regagner la Norvège ou si nous serons contraints à un nouvel hivernage… La distance se rapproche; encore quelques coups de rames et nous doublons le promontoire. A la vue de la grande nappe d'eau libre qui s'étend devant nous, un tressaillement inexprimable de joie fait bondir nos cœurs. La côte s'infléchit vers le sud-ouest; nous sommes donc sur la côte occidentale de l'archipel François-Joseph.

Au milieu de la carapace de glace qui couvre l'île, émerge une arête absolument fantastique, tranchante et effilée comme une lame de couteau. Jamais je n'ai vu aiguille plus escarpée; la roche, un basalte prismatique, monte droite et élancée comme un fût de colonne.

Par la pente d'un couloir qui sillonne la montagne, nous nous élevons le long de cette paroi vertigineuse, afin d'examiner le pays dans la direction du sud. Tout à coup, j'entends une vive rumeur au-dessous de nous. Quel n'est pas mon étonnement d'apercevoir deux renards en train de se disputer un guillemot qu'ils viennent d'attraper. Ils se griffent et se mordent sur le bord de l'abîme, au risque de culbuter dans le précipice; mais de ce danger ils semblent n'avoir cure. Dès qu'ils nous aperçoivent, immédiatement ils cessent la lutte, absolument interdits par notre apparition, et incontinent s'enfuient chacun de leur côté.

Après cette digression, revenons à l'objet de notre ascension: la reconnaissance du terrain. L'examen de l'horizon est très satisfaisant. La mer paraît libre à perte de vue le long de la côte, dans la direction de l'ouest. Le vent est favorable; aussi, quoique très fatigués, prenons-nous la résolution de ne pas laisser échapper une circonstance aussi favorable. Nous avalons à la hâte une collation, puis, après avoir gréé les embarcations, nous partons. Nous naviguons ainsi toute la nuit, et ne nous arrêtons pour camper que le lendemain matin. Le vent est alors tombé. Nous pouvons nous reposer sans regret.

24 août.—Les vicissitudes de cette vie ne prendront donc jamais fin! La dernière fois que j'écrivais mon journal, j'étais plein d'espoir et de courage; maintenant, depuis quatre jours et trois nuits, nous sommes arrêtés par le mauvais temps et par un amoncellement de glace contre la côte. Dans toutes les directions, des hummocks, des glaçons brisés et entassés les uns sur les autres dans un désordre indescriptible. Le courage est encore là; mais l'espoir de rentrer prochainement dans notre chère patrie est depuis longtemps parti. Il n'y a plus à en douter; il nous faudra passer encore un nouvel hiver dans ces contrées polaires.

Dans la nuit du 17 au 18, à minuit, nous avions quitté notre dernier campement par un temps admirable. Au-dessus du soleil caché par un épais rideau de nuages, l'horizon resplendissait dans le nord d'un flamboiement purpurin, et, la mer, reflétant ces colorations étincelantes, semblait une nappe de feu. Une belle nuit poétique!

Sur la surface de l'eau, polie comme un miroir, sans un seul bloc de glace, les kayaks glissaient rapidement. A chaque coup de pagaie, l'eau bruissait doucement comme un faible murmure. On se serait cru en gondole sur le Grand Canal. Ce grand calme avait quelque chose d'inquiétant. Le baromètre baissait rapidement…