Nous faisions route vers le promontoire Clements Markham, situé au sud-sud-ouest, à une distance de 12 milles, quand soudain la glace parut devant nous, la maudite glace! … Pensant que ce n'est qu'une nappe disloquée entraînée par le courant, nous n'y prenons d'abord garde. A mesure que nous approchons, la situation devient beaucoup plus grave. Il y a là une banquise très compacte et très étendue dont nous ne pouvons apercevoir la fin. Pour essayer de découvrir un passage, nous gravissons un hummock. La vue n'est pas précisément encourageante. Devant le cap Clements Markham s'étend au large un archipel, autour duquel la glace est amoncelée en une nappe épaisse. Près de nous existent bien quelques ouvertures, mais elles ne nous conduiraient pas loin. Notre seule chance de salut est donc de suivre la glace côtière et de chercher dans cette direction un chenal libre qui nous permettra de poursuivre notre route vers le sud.
Tandis que nous ramons au milieu de petits glaçons, la coque de mon kayak reçoit en dessous un choc violent. La secousse ne peut être déterminée par l'émersion subite de quelque bloc qui aurait basculé dans le voisinage. Cette fois encore, nous sommes assaillis par les morses. Un de ces animaux, d'une taille gigantesque, nage entre deux eaux derrière moi. Tout à coup, il se retourne et se dresse comme pour se lancer sur le kayak de Johansen, qui navigue dans mon sillage. Craignant que le monstre ne se jette sur son embarcation et ne la défonce de ses solides défenses, il recule de suite pour avoir le temps de saisir son fusil. En toute hâte, je prends également le mien. Maintenant nous sommes prêts à soutenir l'attaque. Entre temps, le morse plonge, passe sous le canot de Johansen et vient reparaître derrière lui. Un pareil voisinage est trop dangereux; pour y échapper, mon camarade saute sur un glaçon voisin, prêt à lui envoyer une décharge dès qu'il montrera le museau. Après avoir attendu quelques instants notre ennemi, je suis l'exemple de mon camarade. En débarquant, je faillis, par ma faute, prendre le bain glacé dont le morse m'avait menacé. Au moment où je posai le pied sur le glaçon, la croûte se brisa sous mon poids, et je restai debout dans mon kayak, faisant des prodiges d'équilibre pour ne pas chavirer. Si le morse avait reparu à ce moment, je l'aurais certainement reçu dans son propre élément. Après des efforts désespérés je réussis cependant à atteindre le glaçon.
Pendant quelque temps, l'animal monte la garde autour de nous, passant et repassant sous notre radeau de glace, toujours dans l'intention évidente de nous attaquer. Devant cette attitude menaçante, il ne serait pas prudent de nous remettre en route, et, pour ne pas perdre un temps précieux, nous préparons le dîner. Afin de nous débarrasser de ce visiteur incommode, nous songeons à lui envoyer une balle, mais ce serait perdre nos munitions. Nous n'avons que faire d'un pareil gibier; en second lieu, l'animal ne montrant que le museau, plusieurs cartouches seraient nécessaires pour l'abattre. C'est un grand mâle, d'aspect fantastique, dont la vue évoque dans notre imagination l'idée des monstres préhistoriques. Je ne puis m'empêcher de songer à un triton, tandis qu'il se lève en soufflant et en nous regardant de ses yeux ronds vitreux. Après s'être livré, pendant quelque temps, à cette fantasia menaçante, l'animal disparut soudain comme il était venu. Nous avions achevé notre dîner; nous pûmes alors continuer notre route, satisfaits d'avoir échappé à cette dangereuse attaque.
… Impossible d'avancer à travers le chenal ouvert le long de la banquise adhérente au rivage. Il est entièrement couvert de «jeune glace», et, sous la poussée du vent, commence à être envahi par la banquise. Bientôt le pack arrive sur nous et nous ferme toute issue. Dans ces conditions, il ne nous reste qu'à attendre patiemment un changement dans l'état de la banquise. Avec les couvertures et la tente nous disposons un lit de camp, et, en même temps, préparons tout pour un départ rapide, espérant toujours nous remettre bientôt en marche.
Hélas! bien loin de s'améliorer, la situation devient de plus en plus critique, la brise fraîchit et le pack épaissit à vue d'œil. Dans toutes les directions, pas la moindre nappe d'eau libre! Le large bras de mer que nous venons de parcourir est maintenant complètement couvert de glace. Tout notre espoir de rentrer cette année en Norvège s'évanouit!
Après quelques heures d'attente, nous essayons de nous rapprocher de la côte en halant sur la glace nos bagages. En pure perte nous dépensons nos forces. La banquise est très mauvaise; jamais encore nous ne l'avons trouvée aussi accidentée. Sur un pareil terrain, la marche est très lente, et, au milieu de ces aspérités tranchantes, nos kayaks risquent de recevoir quelque choc malencontreux. Le seul parti raisonnable est de camper sur notre glaçon. Entre temps notre position devient encore plus terrible. La neige tombe en abondance et transforme la glace en un bourbier impraticable. Avec cela plus de vivres! Que n'avons-nous tué des phoques, alors qu'ils s'ébattaient autour de nous en troupes nombreuses.
Le 20, excursion à terre. Près d'un promontoire auquel nous donnons le nom du géologue norvégien Helland, nous allons reconnaître le terrain, dans la pensée de nous installer sur cette île, si l'hivernage devient nécessaire. La glace est absolument impraticable aux approches du cap; les blocs sont empilés les uns sur les autres jusque contre la paroi terminale du glacier. Escaladant ce courant cristallin, nous partons examiner le chenal ouvert au nord du promontoire Helland. De ce côté, la banquise est moins accidentée, et présente l'aspect de la glace de fjord, mais nulle part un bassin d'eau libre où il y ait chance de rencontrer des phoques.
Au sud du cap, le terrain est relativement uni, parsemé de maigres pelouses, de mousses, enfin de pierres susceptibles d'être utilisées pour la construction d'une hutte. Le fjord ouvert dans cette direction est couvert d'une épaisse banquise; aucune ouverture, partant pas de phoques. En revanche les ours paraissent nombreux; ils nous assureront la nourriture et l'habillement.
Cette région est constituée par un basalte à gros grains. A la base du glacier se trouve un monticule de schistes argileux fortement altérés dans lequel nous ne parvenons à découvrir aucun fossile. Autour, plusieurs blocs épars semblent appartenir à un granit. De toutes ces roches nous prenons des échantillons, mais, au cours de l'hivernage, les renards, peu respectueux des collections d'histoire naturelle, nous en dérobèrent la plus grande partie. A leurs extrémités inférieures, tous les glaciers sont couverts d'une magnifique couche de «neige rouge», du plus merveilleux effet, lorsque le soleil se montrait.
Le 21, je réfléchis, couché, à notre situation, lorsque j'entends un bruit sourd autour de la tente. Peut-être est-il produit par le bruissement des glaçons pressés les uns contre les autres…, non, j'ai l'idée que ce doit être quelque gros gibier. Je regarde donc par un trou de la tente et j'ai la joie d'apercevoir un ours de taille colossale. L'animal, effrayé par les mouvements de la toile, détale tout d'abord, puis s'arrête, pour regarder encore une fois notre abri. Sans perdre une minute, passant le canon du fusil par la fente, j'envoie à notre visiteur une balle en pleine poitrine. L'ours tombe, se relève,—une nouvelle décharge—et il s'affaisse pour ne plus se relever. Avant quelque temps, nous sommes assurés de ne pas mourir de faim.