En retournant à la hutte chercher nos grands couteaux pour dépecer le gibier, je vois passer des oies en route vers le sud. Je les suis des yeux jusqu'à ce qu'elles disparaissent. Que ne puis-je également m'envoler comme ces palmipèdes et me diriger aussi facilement qu'eux vers les doux pays du midi!

Le 29 août, nous partons à l'attaque des morses. Je ne suis pas précisément rassuré sur l'issue de la lutte; en se défendant, ces animaux peuvent de leurs dents crever la frêle coque de nos embarcations. Quoi qu'il en soit, il faut tenter l'aventure… Bien armés, nous nous dirigeons vers un de ces monstres, couché juste en face de nous. Arrivés à portée, nous lui envoyons une décharge dans la tête. Après être demeuré un moment immobile, il se jette à l'eau au moment où nous allons le harponner, et, dans ses convulsions, vient heurter à plusieurs reprises la coque de nos embarcations. La malheureuse bête plonge, puis revient, toute couverte de sang et hurlant furieusement. Aussitôt, nous lui envoyons une seconde décharge toujours dans la tête, et, pendant qu'elle disparaît de nouveau, rapidement nous battons en retraite pour éviter ses attaques. Chaque fois que le morse revient à la surface, nous le canardons, mais sans réussir à le frapper mortellement.

Pendant une de ces manœuvres, pour pouvoir ramer plus rapidement, je place sur le pont du kayak mon fusil, oubliant qu'il est armé. Une secousse se produit et le coup part. Tout d'abord grande est ma frayeur; la balle a peut-être crevé la coque de l'embarcation en me labourant les jambes. Immédiatement je me tâte; je ne ressens aucune douleur et n'entends pas le bruissement de l'eau pénétrant dans le canot. La balle a simplement percé le pont et la coque un peu au-dessus de la ligne de flottaison. Si elle était passée un peu plus bas, j'avais une jambe fracturée et le canot coulait à pic. Johansen eût-il réussi à me tirer de l'eau que la situation n'aurait pas été meilleure ensuite. Après cet incident j'en ai assez de cette chasse. Néanmoins, ne voulant pas abandonner notre gibier, nous lui envoyons une dernière décharge juste derrière l'oreille, le point le plus vulnérable. Du coup, l'animal est tué. Nous nous disposions à le harponner, lorsque soudain, à notre grand dépit, il coule et disparaît. Nous revenons à terre, fort penauds. Neuf balles dépensées en pure perte, tel est le bilan de cette expédition.

Près de notre hutte, deux morses sont profondément endormis sur la banquette de glace côtière. Nous réussissons à nous en approcher à quelques pas, et du premier coup j'abats celui dont je me suis chargé. Johansen est moins heureux; une seconde balle que je tire n'est guère plus efficace que celle de mon ami. L'énorme animal se dresse en poussant des hurlements terribles et en se soulevant sur ses défenses; il vomit le sang, comme un poitrinaire, et reste indifférent à notre présence. En dépit de son apparence gigantesque, la pauvre bâte nous lance des regards de détresse si attendrissants, qu'oublieux de nos propres besoins, nous nous sentons envahir par une profonde pitié. Nous avons conscience d'avoir commis un assassinat. Une balle logée derrière la tête met fin à ses souffrances; mais plusieurs jours durant j'eus la hantise de ce spectacle sanglant.

Maintenant, il s'agit de transporter ce monstrueux gibier à terre, et ce n'est pas un petit travail. Au moment où nous allons chercher les couteaux, les traîneaux et les kayaks, commence à souffler une brise assez forte. Le vent pourrait détacher la glace de la rive pendant que nous serions occupés à dépouiller nos morses; il est donc prudent d'avoir les embarcations à portée.

Pendant que nous sommes affairés à tailler ces masses de chair, une tempête éclate; aussi bien, je surveille attentivement le chenal qui nous sépare de terre. La glace reste immobile; nous pouvons donc continuer à travailler. Un morse est déjà à moitié dépecé, lorsque tout à coup la «champ» commence à dériver vers la pleine mer. Il n'y a pas une minute à perdre. N'est-il pas même déjà trop tard? Pourrons-nous maintenant vaincre la force du vent et regagner la terre? Au plus vite nous empilons des quartiers de viande dans les kayaks et abandonnons notre proie. Nous réussissons d'abord à faire avancer les canots, puis essayons de les haler à travers la banquise. Cette tentative ne réussit guère. En voulant traverser un large chenal sur des blocs disjoints, la croûte cristalline cède sous mes pas; à grand'peine j'évite un bain. Nulle part la glace ne porte; il faut donc nous résoudre à remettre à l'eau les kayaks. Mais, pour avancer contre un tel ouragan, ils sont trop lourdement chargés; nous devons nous résigner à jeter tous les quartiers de viande et tous les morceaux de peau que nous avons emportés. Pendant que nous allégeons les embarcations, la situation devient encore plus critique. Des blocs de glace arrivent de tous côtés et font autour de nous une dangereuse ceinture de récifs mobiles. A chaque instant, les kayaks risquent d'être écrasés; pour éviter une catastrophe, en toute hâte nous remontons sur la glace. Dès que les blocs s'écartent, vite nous essayons de mettre à l'eau les embarcations. Malgré la rapidité de nos mouvements, avant la réussite de la manœuvre, le chenal se referme. Pendant ce temps, la tempête nous pousse toujours vers la pleine mer… A la fin, cependant, nous parvenons à sortir de cette situation critique. Nous lançons les embarcations, et, à force de rames, parvenons à avancer contre le vent. Un rude labeur, la mer est très haute et la brise terrible. Quand même, grâce à la vigueur de nos coups de pagaie, les kayaks avancent. Par moments, les rafales sont si violentes qu'elles semblent devoir soulever hors de l'eau nos frêles canots. Enfin, nous gagnons l'abri des hautes falaises, et bientôt nous avons la joie d'atteindre la rive. Point de gibier, une aventure très désagréable qui a failli avoir les plus néfastes conséquences, tel est le bilan de la journée.

Longtemps nous apercevons le glaçon chargé des cadavres de nos morses autour desquels tourbillonnent des nuées de mouettes. Elles se moquent, elles, du vent et du courant, et, en toute quiétude, profitent de cette prébende inespérée. Quant à nous, nous demeurons inconsolables de cette perte. C'est une partie à recommencer.

La nuit suivante, j'étais endormi depuis peu de temps lorsque je fus réveillé par Johansen. Un ours, me dit-il, rôde autour de la tente… En effet, j'entends un grognement sourd tout près de nous. Immédiatement je suis debout, j'empoigne mon fusil et je sors. Une ourse suivie de ses deux enfants dévale vers le rivage. Je vise la mère, mais dans ma hâte je la manque. Un second coup l'atteint en pleine poitrine. L'animal n'en poursuit pas moins sa marche et se jette dans la nappe d'eau ouverte près de la rive, tandis que ses petits s'embarquent sur un glaçon, afin de chercher un refuge en mer. L'ourse affaiblie par sa blessure ne tarde pas à revenir vers la côte. Immédiatement j'accours et lui donne le coup de grâce. Après cela, nous nous embusquons pour attendre le retour des oursons, mais, à notre grand dépit, le glaçon sur lequel ils se sont réfugiés, poussé par la brise, s'éloigne de plus en plus. Bientôt ils ne forment plus que deux petits points blancs sur la nappe sombre des eaux. Nous prenons alors le parti de leur donner la chasse en kayak. Nous nous élevons d'abord au large, puis, après avoir tourné les pauvres bêtes, nous ramons droit vers elles. Aussitôt, l'une après l'autre, elles se jettent à la mer, après un moment d'hésitation comme si elles craignaient l'eau. Nous les poussons tranquillement vers la côte, et, une fois qu'elles ont pris pied, nous les abattons sans pitié.

Trois ours en un jour! De plus en revenant nous avons la chance de retrouver le morse tué la veille, flottant tout près de la terre. Sans perdre un instant nous prenons nos précautions pour ne pas laisser échapper cette aubaine. Le cadavre est remorqué dans une crique de la banquise riveraine et solidement amarré.

Seulement le 2 septembre, nous avons le temps de commencer le dépècement de ce gibier. Tous nos efforts pour le haler sur la rive demeurent mutiles. Avec les faibles moyens de traction dont nous disposons, impossible de hisser une telle masse sur la berge. Pendant que nous nous épuisons à ce travail, un morse se dirige droit vers nous, nullement intimidé par notre présence. Apercevant un camarade, il est sans doute venu voir ce que nous faisons autour de lui. Tranquillement et avec une dignité superbe, il approche de notre glaçon. J'attends patiemment qu'il tourne la tête afin de lui envoyer une balle derrière le crâne. Bien que frappée à mort, l'énorme bête ne tombe pas du coup; pour l'achever nous n'avons plus malheureusement de munitions. En toute diligence Johansen court chercher des cartouches et un harpon, pendant que, avec un simple bâton, j'empêche l'animal de s'enfuir. Une fois mon camarade de retour, le coup de grâce est promptement donné.