Pourquoi diable les morses entrent-ils dans cet étroit chenal tout voisin de terre? Ces animaux sont évidemment attirés là par la curiosité. Il y a deux jours, tandis que nous étions occupés à dépecer nos ours, un de ces animaux, accompagné de son petit, est venu rôder tout contre le bord de la banquette. Après avoir plusieurs fois plongé, il s'est finalement dressé à moitié sur la glace pour pouvoir mieux nous regarder. A différentes reprises il a recommencé le même manège; j'ai pu l'approcher à quelques pas, sans qu'il prît la fuite. Ce ne fut que lorsque je le touchai presque du canon de mon fusil que le monstrueux animal se décida à déguerpir.

Le dépècement des morses était une besogne aussi difficile que désagréable. Il fallait tailler et découper ces énormes amas de chair, aussi loin que nous pouvions atteindre en dessous de la surface de l'eau. Nous mouiller n'était qu'un léger inconvénient; avec le temps on peut se sécher. Ce qui était pire et ce que nous ne pouvions éviter, c'était d'être couverts de la tête aux pieds d'huile, de graisse et de sang. Nos vêtements que nous ne pouvions renouveler avant un an, furent singulièrement éprouvés par ce travail. Ils devinrent bientôt tellement saturés d'huile que notre peau finit par s'en imprégner. Cette besogne fut sans contredit la plus déplaisante de toutes celles que nous entreprîmes au cours de notre expédition. Très certainement, nous aurions abandonné ces animaux, si nous n'avions pas eu besoin de graisse pour nous éclairer et préparer nos aliments pendant l'hivernage. Aussi grande fut notre satisfaction, lorsque nous eûmes sur la rive deux gros tas de graisse et de viande, soigneusement recouverts, en guise de prélarts, par l'épaisse peau de ces animaux.

Pendant toute cette opération, les mouettes vécurent dans la plus plantureuse abondance. La mer était couverte de morceaux de viande et de lard, de débris d'intestins, et autour de chaque déchet des bandes innombrables de pagophiles blanches et de bourgmestres se livraient à d'incessantes disputes.

Le 7 septembre, nous commençons la construction de la hutte qui doit nous abriter pendant le long hiver. Désormais chaque matin nous partons, comme des ouvriers qui se rendent à leur travail, un bidon plein d'eau d'une main et de l'autre un fusil.

Nous dégageons des pierres de la falaise, les transportons au chantier, les mettons en place et peu à peu avons la satisfaction de voir les murs s'élever. Pour un pareil travail nous n'avons que de piètres outils: en guise de levier, un patin de traîneau; comme pioches, un bâton garni d'un morceau de fer et une dent de morse emmanchée au bout d'une traverse de traîneau; comme bêche, une omoplate de morse. Mais avec de la patience on arrive à tout.

De jour en jour, l'abaissement de la température rendait nos travaux plus pénibles. Le sol était maintenant très dur et les pierres solidement cimentées par la gelée; pour comble d'infortune survint une neige abondante. L'hiver approchait. Aussi, quelle ne fut pas notre joie, le 12 septembre, de constater, à notre réveil, un dégel complet. Ce jour-là, le thermomètre s'éleva à +4°, la plus haute température que nous ayons observée pendant notre expédition.

Toutes les montagnes ruissellent de joyeux torrents qui descendent vers la mer en gais murmures, écrivais-je à cette date. Partout l'eau coule et susurre; partout apparaissent des taches de verdure. Comme par un coup de baguette magique, cette nature, déjà touchée par le froid de la mort, s'est animée d'un renouveau de vie. Nous songeons aux pays du sud, inconscients aujourd'hui de l'imminence de la longue nuit hivernale.

Hélas, cette belle journée n'a pas de lendemain. Voici de nouveau la neige; elle tombe en flocons serrés et couvre bientôt de sa livide livrée cette terre qui, hier encore, palpitait de vie et de gaieté!…

Je contemple le sol. A mes pieds, au milieu des pierres, quelques fleurs flétries émergent encore au-dessus de la nappe blanche. Une dernière fois avant son départ, le soleil vous éclairera, pâles et délicates corolles, merveilles du monde végétal sous ces tristes latitudes; puis, vous vous endormirez, pour l'hiver, sous l'épais linceul blanc, jusqu'au jour encore lointain de la résurrection printanière. Que ne pouvons-nous faire comme vous!

Une semaine de travail, et les murs de notre hutte sont terminés. Ils s'élèvent à 0m,90 au dessus d'une cavité ayant une profondeur égale à cette hauteur. Nous pourrons donc nous tenir debout dans notre abri. Reste maintenant à dresser le toit, un travail difficile dans les conditions où nous nous trouvons. En fait de matériaux de couverture, nous n'avons qu'un bois flotté que nous avons trouvé et les peaux des morses. Après un jour de labeur acharné, Johansen réussit à couper notre planche et à la hisser sur les murs où elle doit former le faîtage. Cela fait, nous nous occupons des peaux de morse. Sous l'influence de la gelée, elles sont devenues absolument rigides et adhèrent maintenant aux morceaux de lard et de graisse que nous avons entassés sous leur abri. Les dégager constitue un véritable exercice de patience, et les transporter à la hutte un travail qui nous met à bout. Enfin, tantôt en les roulant, tantôt en les tirant, ou en les portant, nous réussissons à amener ces énormes peaux devant notre abri. Maintenant autre difficulté; ces peaux, absolument durcies par la gelée, ne peuvent être étendues; avant de pouvoir les employer, nous devons les immerger pendant plusieurs jours pour les amollir.