Tandis que nous sommes occupés à la construction de notre hutte, une grave inquiétude nous tourmente. Les ours ont complètement disparu. Ceux que nous avons tués ne nous mèneront pas loin; si ces animaux ne reviennent pas, nous courons le risque de mourir de faim. Le 23 septembre, enfin, j'ai la grande joie d'apercevoir un plantigrade de fort belle taille en contemplation sur le bord de la mer, devant une de nos peaux de morse.
Immédiatement j'avertis Johansen qui est muni de son fusil, pendant que je vais chercher le mien. Lorsque je reviens, je trouve mon camarade accroupi derrière une pierre, attendant impatiemment mon retour. Il y a maintenant deux ours, l'un sur le rivage, l'autre près de la hutte. Je me dirige vers le premier, en me défilant derrière des hummocks, pas assez cependant pour qu'il ne m'aperçoive et ne prenne aussitôt la fuite. Avant qu'il ne disparaisse, j'ai cependant le temps de lui envoyer une balle. Malheureusement l'animal n'est pas frappé mortellement, et, d'un pas encore allègre, se dirige rapidement vers le fjord. Après une poursuite acharnée de plusieurs heures, je parviens à l'acculer devant le mur du glacier. Se voyant traqué, il se met aussitôt en défense, et fait mine de vouloir se jeter sur moi. Une balle bien ajustée met rapidement un terme à cet essai d'offensive. A mon retour, je trouve Johansen occupé à dépecer le second ours. Maintenant, nous pouvons continuer sans inquiétude notre construction; au moins pour quelque temps notre garde-manger est suffisamment garni…
24 septembre.—En nous rendant à notre travail, nous apercevons un nombreux troupeau de morses couchés sur la glace. Après l'expérience des jours derniers nous n'avons guère envie de nous mesurer avec ces animaux. Johansen est d'avis de les laisser en paix. N'avons-nous pas suffisamment de provisions? Je pense, au contraire, qu'il serait imprudent de laisser échapper pareille occasion. Nous ne saurions nous munir d'une trop grande quantité d'huile et de graisse pour assurer notre chauffage et notre éclairage.
A l'abri d'hummocks, nous nous glissons jusqu'à 10 mètres du troupeau, sans éveiller ses soupçons. Il s'agit maintenant de choisir nos victimes et de bien employer nos balles. La troupe se compose d'adultes et de jeunes. Notre précédente aventure nous a guéris de nous attaquer aux vieux et nous décidons de tirer les plus petits de la bande. En attendant qu'ils veuillent bien tourner la tête pour que nous puissions les frapper mortellement du premier coup, nous avons tout le loisir d'étudier leurs mœurs. Sans cesse, vieux et jeunes, se frottent le dos l'un l'autre avec leurs défenses. Lorsqu'un de ces animaux, en s'étirant, dérange son voisin, immédiatement l'autre se lève et lui enfonce ses dents dans le dos. Et ce n'est pas précisément une caresse. Ceux de ces monstres qui n'ont pas la peau très dure, portent tous des cicatrices saignantes qui témoignent de la force de ces coups. Quand un intrus se présente pour prendre place sur le glaçon, l'émoi devient général. Tous hurlent en chœur, et celui des vieux mâles qui se trouve le plus proche du nouvel arrivant, le gratifie d'une volée bien appliquée. Devant cette réception la pauvre bête baisse humblement la tête, puis, pas à pas, se faufile au milieu des autres, tout en recevant des coups, de droite et de gauche, qu'il n'ose rendre.
JOHANSEN VISANT UN MORSE
Fatigués d'attendre que les morses aient la complaisance de tourner la tête, nous nous décidons à les tirer au front. Surprise par le bruit de la décharge, la troupe se lève, et, après nous avoir regardés d'un air étonné, se dirige vers le bord du glaçon… Il n'y a pas un instant à perdre. Nous rechargeons rapidement, et simultanément abattons deux de ces monstres, un jeune et un vieux. Tous se jettent alors à l'eau, à l'exception d'un seul qui reste immobile. De ses grands yeux vagues, tantôt il regarde les cadavres de ses camarades, tantôt les barbares qui sont venus jeter la mort parmi ces inoffensifs. Faut-il abattre également ce pauvre animal ou le laisser aller en paix? Il est, ma foi, bien tentant, mais n'avons-nous pas assez de gibier? Pendant que Johansen avance le fusil armé, incertain s'il doit le tuer, je prends un instantané de cette scène amusante. Finalement, nous nous décidons pour la clémence… dans le dessein de ménager nos munitions.
Les morses rendus furieux s'ébattent bruyamment en poussant des hurlements terribles. Un vieux est particulièrement acharné. Par moments, il se dresse sur le bord du glaçon et se lance de notre côté, en fixant les cadavres de ses compagnons comme s'il voulait s'en emparer et les emporter. Peu à peu cependant le troupeau se disperse; les grognements deviennent plus faibles, et la nature arctique reprend son éternel silence. Depuis quelque temps déjà ces animaux avaient disparu, lorsque soudain la tête du vieil enragé se montra tout près de nous. Je le menaçai avec une rame, et aussitôt il plongea rapidement. Plusieurs fois, il revint à la charge, avec des intentions belliqueuses manifestes; enfin, comprenant sans doute l'inutilité de sa colère, il se décida à se retirer, et nous pûmes continuer en paix le dépècement.
Nous vînmes facilement à bout du jeune morse, mais il n'en fut pas de même du vieux. Malgré tous nos efforts, ne parvenant à le retourner, nous dûmes nous contenter de le dépouiller seulement sur un côté. Grâce à l'heureux résultat de cette chasse, nous avions maintenant en abondance du combustible pour l'hiver et des matériaux de couverture pour le toit de notre hutte.
Pendant quelque temps, ces amphibies restèrent dans notre voisinage. De temps à autre, tout à coup, nous entendions deux ou trois beuglements formidables et, au milieu des glaçons, voyions émerger une large et grosse tête ronde. Un instant, elle soufflait bruyamment à la surface, puis disparaissait ensuite rapidement.