Le lendemain, nous nous dirigeons vers une île située dans l'ouest à travers la banquise qui la réunit pour le moment au continent. Le vent soufflant de l'est, nous hissons une voile au-dessus de nos traîneaux, et, sur la surface unie de la glace, les véhicules glissent rapidement.

Jamais donc nous ne pourrons avoir un instant de tranquillité! Aux approches de la terre, le vent se lève tout à coup du sud-ouest en tempête. En toute hâte il faut abattre la voilure; pour atteindre l'île, nous avons maintenant à lutter contre un ouragan terrible. La banquise est très accidentée, hérissée d'arêtes et découpée de crevasses masquées par une perfide couche de neige. Soudain j'enfonce dans une de ces ouvertures. J'essaie de sortir du gouffre, tous mes efforts demeurent inutiles. Les ski paralysent mes mouvements, tandis que la bretelle du traîneau m'empêche de me retourner. Heureusement, en tombant, j'ai enfoncé solidement mon bâton ferré dans la glace, et avec l'autre bras je fais un rétablissement sur le bord opposé de la crevasse. Dans cette position, j'attends l'arrivée de Johansen. Très certainement il m'a vu tomber et va accourir promptement à mon aide… Quelques minutes se passent, mon camarade n'apparaît pas. Mon bâton cède et peu à peu je commence à enfoncer dans l'eau glacée. Je pousse un premier appel; pas de réponse. Je lance un second cri; quelques secondes après, j'entends enfin au loin la voix de mon camarade. Pendant ce temps, j'enfonce de plus en plus, l'eau me monte jusqu'à la poitrine; encore quelques minutes, peut-être quelques secondes et j'aurai disparu. Enfin, Johansen arrive et me tire de cette terrible situation. Occupé à plier la voile de son traîneau, il ne s'était aperçu de ma disparition que lorsqu'il avait entendu mon cri d'alarme. Maintenant nous voici dûment avertis.

Finalement nous réussissons à atteindre notre île, où le bivouac est établi dans un emplacement suffisamment abrité. A notre grand étonnement, nous y rencontrons de nombreux troupeaux de morses échelonnés sur le bord des crevasses. Nous avons des vivres en abondance, inutile donc de troubler leur agréable quiétude.

Les jours suivants, la tempête nous obligea encore à rester immobiles.

VUE PRISE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH

EN ROUTE VERS LE SUD (MAI 1896)

26 mai.—Hier et aujourd'hui, nous sommes bloqués par le mauvais temps près du glacier situé sur la côte septentrionale de l'île. La neige est si détrempée que toute marche serait impossible. Espérons que l'eau libre n'est plus loin et que nous pourrons l'atteindre promptement.