A LA VOILE SUR LA BANQUISE
Le 28 seulement, nous pouvons nous remettre en marche vers le sud. Entre notre île et la grande terre située plus à l'est s'ouvre un large bassin, entièrement dégagé par suite d'un courant très violent, déterminé, sans doute, par le manque de fond.
Autour de cette nappe, deux ou trois groupes de morses sont couchés sur la glace. Armé de mon appareil photographique, je me dirige vers eux, en me défilant derrière un monticule. Lorsque j'arrive à 6 ou 7 mètres de la bande, une femelle plonge, suivie de son petit. En dépit de mes cris, les autres ne jugent pas nécessaire de bouger. Johansen leur jette des boules de neige et des morceaux de glace; les énormes bêtes, toujours immobiles, s'amusent à enfoncer leurs défenses dans les projectiles et à les flairer. Je me dirige alors droit vers elles; elles se mettent alors en mouvement, mais une seule se décide à se jeter à l'eau, pour remonter presque aussitôt après sur la glace. J'avance de trois pas. Deux énormes morses lèvent une ou deux fois la tête pour jeter un regard de dédain sur le visiteur qui ose s'approcher d'eux, puis se rendorment. Après avoir pris un instantané de cette scène, je me risque à chatouiller le museau de ces monstres avec mon bâton ferré; alors seulement ils sortent de leur engourdissement. Avant de m'en aller, je pique le monstre le plus voisin; aussitôt il se lève et se met à pousser des rugissements formidables, en me regardant de ses grands yeux ronds étonnés. Après cela, bien tranquillement, il se gratte le derrière de la tête, puis se recouche. Lorsque nous partons, tous se sont de nouveau étendus, formant sur la glace d'énormes monceaux de chair.
UN CAMPEMENT A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH
Une fois arrivés au sud de l'île, une tempête de neige nous arrête de nouveau. L'horizon est absolument bouché; impossible de faire route.
31 mai.—Pour passer le temps, je vais faire un tour dans l'intérieur de l'île. Partout de petites plaines de graviers et d'argile, et partout de nombreuses pistes d'oies. Il y a même des débris de coquilles d'œufs de ce palmipède. Je donnai par suite à notre découverte le nom d'île des Oies. Jackson, qui avait aperçu cette terre au printemps 1895, l'avait appelée île Mary-Elizabeth, dénomination que nous avons adoptée sur notre carte.
2 juin.—Dans la soirée, le vent tombe un peu et le soleil jette bientôt un radieux éclat, un rayon d'espérance. Là-bas, en Norvège, la nature s'épanouit à la gaieté de la lumière et des fleurs, tandis que nous sommes encore enfouis sous des monceaux de neige. Quand cela finira-t-il? Bientôt, soyons-en persuadés tout au moins. Si seulement je savais le Fram en sûreté! S'il est déjà arrivé, quelle tristesse et quelles angoisses pour les êtres chéris qui nous attendent!
3 juin.—En route de nouveau. Le vent d'ouest a chassé vers la terre une nappe de glace. Maintenant plus la plus petite nappe d'eau libre! Il faut recommencer le pénible halage des kayaks à travers la banquise, et dans quel état est-elle! Partout très mince et très disloquée, et couverte d'une couche d'eau. Les ski et les traîneaux enfoncent dans cette bouillie glaciaire et seulement, après un labeur excessif, nous parvenons à atterrir au cap Fisher, un escarpement de basalte absolument perpendiculaire, habité par une colonie innombrable de guillemots nains. Un peu plus loin une troupe de pétrels arctiques (Procellaria glacialis) couve sur un rocher.
Nos provisions sont maintenant très réduites et nous désirerions vivement rencontrer un ours pour renouveler notre garde-manger, mais ces animaux semblent, depuis quelque temps, avoir disparu. Force nous est donc de nous rabattre sur des oiseaux. Les guillemots s'obstinant à rester hors de portée, nous devons nous contenter de deux pétrels, une chair qui n'est pas précisément succulente, du moins pour des gens habitués aux délicatesses de la vie civilisée. Sur ces entrefaites, nous apercevons un troupeau de morses. C'est pour nous la vie assurée. Comme d'habitude, ces animaux, mollement étendus sur la glace, ne prêtent pas la moindre attention à notre venue, et nous pouvons en tuer un sans qu'il ait fait la moindre tentative d'évasion. Les autres, nullement émus par cet incident, lèvent un instant la tête, puis se rendorment.