Nous ne pouvons procéder au dépècement de notre prise au milieu de ces énormes bêtes. Avant tout, il faut faire déguerpir ses voisins qui, à un moment donné, pourraient devenir gênants. L'opération n'est pas précisément facile. Nous poussons les cris les plus variés; les morses nous regardent curieusement sans bouger. Nous les frappons avec nos patins; ils entrent alors en fureur, battent la glace de leurs défenses acérées, sans jamais se décider à décamper. Enfin, en les piquant et en les rouant de coups, absolument comme des ânes rétifs que l'on veut faire avancer, nous réussissons à mettre la troupe en marche et à la pousser à la mer.

A peine sommes-nous au travail, que les morses reviennent à la charge. L'un après l'autre ils arrivent sur le bord de la glace, et, s'aidant de leurs défenses, s'élèvent sur la rive en poussant des grognements absolument terrifiants. Un instant après, ils apparaissent à la surface de la crevasse ouverte tout près de nous et s'élancent à moitié hors de l'eau, en nous regardant fixement comme pour nous demander une explication de notre conduite.

Après avoir fait une ample provision de viande et de lard, nous préparons un fin régal, un ragoût au sang de morse; puis, ainsi réconfortés, nous reprenons le collier de misère. Heureusement le vent est favorable, toute la nuit nous pouvons faire usage de la voile pour aider au progrès des traîneaux.

Quelques heures plus tard nous avons la grande joie d'atteindre la mer libre devant une île presque entièrement couverte de glaciers; en un ou deux points seulement émergent des affleurements de basalte. Sur ces courants de glace apparaissent plusieurs moraines.

L'eau grouille de guillemots, de mouettes tridactyles; un peu plus loin passe un vol d'eiders. En présence de cette animation de la nature, nous avons l'impression d'être arrivés dans un pays civilisé.

Quelques heures plus tard, le passage nous est de nouveau fermé dans le sud par une proéminence de la banquise côtière. Vers l'ouest, au contraire, la mer est libre. Ici se pose un grave problème. Quelle direction allons-nous prendre? Devons-nous faire route vers l'ouest, et nous diriger vers le Spitzberg, ou bien devons-nous poursuivre notre chemin vers le sud? Tout bien considéré, je me décide pour ce dernier parti. Au sud des îles que nous apercevons, la mer est libre; peut-être de ce côté, trouverons-nous une route plus directe vers le Spitzberg.

CARTE DE LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH, D'APRÈS PAYER

Dans la matinée du 5 juin, le campement est établi à la base méridionale du cap Richthofen.

Le lendemain, brume et brise de nord très fraîche. Dans ces conditions, je prends le parti d'avancer vers le sud à travers la banquise côtière. Les voiles sont hissées sur les traîneaux, nous chaussons nos ski, et, tenant en mains le timon des véhicules, nous nous laissons glisser sur la surface unie du pack. Poussés ainsi par le vent, nous traversons le large détroit qui nous sépare de l'île.