Le 8, au milieu de la banquise, nous sommes arrêtés par une furieuse tempête. Impossible de me reconnaître au milieu des nombreuses îles qui nous entourent.

A cette date, mon journal porte la note suivante: «Tous les jours nous découvrons de nouvelles terres dans la direction du sud. Vers l'ouest, nous sommes en vue d'une grande île qui paraît avoir une extension notable dans le sud.» Elle est entièrement couverte de neige et de glace; pas le plus petit pointement rocheux ne perce cette nappe immaculée. Ne l'ayant qu'entrevue dans des éclaircies, nous ne pouvons nous rendre compte de son étendue. Elle paraît très basse et beaucoup plus grande que toutes les autres terres rencontrées jusqu'ici. Dans l'est, c'est un dédale inextricable d'îles, de détroits et de fjords. Nous avons relevé les contours de ces côtes aussi exactement que cela nous a été possible, sans cependant parvenir à nous éclairer sur notre position. Il paraît y avoir là un archipel composé de petites îles.

La banquise est maintenant beaucoup moins épaisse que celle rencontrée plus au nord, près de nos quartiers d'hiver; de plus, elle est recouverte d'une épaisse couche de neige; autant de conditions peu favorables pour le traînage. L'adhérence de la neige aux patins ralentit la marche. Néanmoins, toute la journée du 9 juin, grâce au vent toujours favorable, nous pouvons faire bonne route.

Aux approches d'une île, au moment où nous filions à toute vitesse, Johansen et son traîneau s'affaissent subitement, et, non sans difficultés, mon camarade parvient à rebrousser chemin sur une partie plus résistante de la banquise. Averti par cet incident, j'examine la neige; elle a fort mauvaise apparence, elle semble toute imprégnée d'eau et mes ski commencent à enfoncer. Je n'ai que juste le temps d'enrayer pour éviter de culbuter à mon tour. La voilure est aussitôt amenée; avant de pouvoir la hisser de nouveau, nous devons faire un long détour vers l'ouest, afin de trouver une glace suffisamment solide.

Le lendemain, l'état de la neige est encore très défavorable. Quoi qu'il en soit, grâce à la brise toujours favorable, cous filons vers le sud encore plus rapidement que la veille.

La terre située à l'est paraissant s'infléchir vers le sud-est[43], nous mettons le cap sur la partie la plus méridionale d'une île visible dans le sud-ouest[44].

[43] L'île de Hooker.

[44] L'île de Northbrook.

La situation devient palpitante. Aujourd'hui nous avons parcouru environ 14 milles; nous sommes, d'après une observation, par 80°8′ de Lat. N., et des terres nouvelles apparaissent encore dans le sud. Si elles s'étendent très loin dans cette direction, nous ne sommes pas certainement sur l'archipel François-Joseph, comme je l'ai cru jusqu'ici. Toutefois, dans le sud, la ligne des côtes semble s'infléchir vers l'est, et, par suite, concorder avec les contours du détroit de Markham, sur la carte de Leigh Smith. Nous avons donc dû suivre quelque bras de mer demeuré inaperçu de Payer; par suite, notre longitude ne doit pas être entachée d'une grande erreur. Mais non, à la réflexion, il est impossible que nous ayons passé devant le glacier de Dove et l'archipel qui l'entoure, sans les voir. Nous devons nous trouver sur une terre entre la terre François-Joseph et le Spitzberg.

Nos provisions sont maintenant presque épuisées. Nous n'avons plus de vivres que pour un jour, et sur cette banquise sans la moindre nappe d'eau, ni ours, ni phoque, ni oiseau. Combien de temps cela va-t-il durer? Si bientôt nous ne rencontrons pas un bassin d'eau libre où nous pourrons trouver du gibier, notre position deviendra terrible.