17 juin.—Il est plus de midi, lorsque je me lève pour préparer le déjeuner. Je vais chercher de l'eau pour la soupe, j'allume le fourneau, je découpe la viande, je mets la popotte en train. Au moment de me recoucher jusqu'à ce que le repas soit prêt, la brume se lève. Immédiatement je vais gravir un hummock voisin pour reconnaître les environs.

Une brise légère apporte de la terre voisine le bruit du piaillement des oiseaux établis sur les montagnes. J'écoute cette rumeur vivante; je suis des yeux les vols de guillemots qui passent et repassent autour de ma tête, je contemple cette ligne de côte blanche, tachée de rochers noirs… Soudain il me semble entendre des aboiements. Je tressaille, je tends l'oreille… puis, je n'entends plus rien… rien que les cris des oiseaux… Peut-être me suis-je trompé? Je continue l'examen du panorama. Mais non, voici de nouveaux aboiements. Aucun doute n'est plus possible. Je me souviens alors avoir entendu hier deux détonations qui semblaient des coups de feu, mais que sur le moment j'avais crues produites par une contraction de la glace. De suite je crie à Johansen que j'ai entendu des chiens du côté de terre. Des chiens? répète-t-il machinalement, encore tout ahuri par le sommeil. En toute hâte il se lève pour aller aux écoutes.

Mon camarade demeure absolument incrédule. Il a bien perçu un bruit ressemblant à des aboiements, mais couvert par le sabbat des oiseaux. Évidemment, à son avis, je suis dupe d'une illusion. Malgré tout, je reste persuadé que je ne me suis pas trompé. Tout en avalant en hâte le déjeuner, nous nous perdons en conjectures sur la présence d'une expédition dans ces parages. Sont-ce des Anglais ou des compatriotes? Si c'est la mission anglaise qui, lors de notre départ, se préparait à explorer la terre François-Joseph, que ferons-nous?—C'est bien simple, répondit Johansen; nous passerons avec elle un jour ou deux, puis nous nous acheminerons vers le Spitzberg; autrement Dieu sait quand nous serons de retour. Sur ce point nous sommes d'accord. Après avoir emprunté aux Anglais de bonnes provisions, nous poursuivrons notre route.

Le déjeuner achevé, je vais en reconnaissance, laissant Johansen à la garde des kayaks. Maintenant, je n'entends plus que le piaillement des mouettes et les cris stridents des guillemots nains. Peut-être Johansen a-t-il raison? Probablement j'ai été victime d'une illusion.

Tout à coup je découvre sur la neige des pistes. Elles sont trop grandes pour provenir d'un renard. Des chiens sont donc venus rôder par ici, à quelques centaines de pas de notre campement? Comment n'ont-ils pas aboyé? Comment ne les avons-nous pas vus? Peut-être sont-ce après tout des pistes de loups?

J'ai la tête pleine d'étranges pensées, et tour à tour je passe du doute à la certitude. Notre labeur excessif, nos souffrances, nos privations vont-elles enfin prendre fin? Cela me semble à peine croyable; pourtant tout l'indique. J'entends un aboiement beaucoup plus distinct, et de tous côtés je vois des pistes qui ne peuvent provenir que d'un chien. Ensuite, plus rien que la rumeur de la foule ailée. Aussitôt le doute revient en moi. Peut-être est-ce un rêve? Mais non, ces traces existent bien là, sur la neige, je les vois, je les touche. Si une expédition est établie dans cette région, nous ne sommes pas alors sur la terre de Gillies ou sur une terre nouvelle, comme je le croyais. Nous nous trouvons alors, ainsi que je le supposais il y a quelques jours, sur la côte méridionale de la terre François-Joseph.

J'arrive enfin à terre, et soudain je crois entendre le son d'une voix, la première voix étrangère depuis trois ans. Mon cœur bat à se rompre. J'escalade un hummock en poussant un appel de toute la force de mes poumons. Cette voix inconnue au milieu du désert glacé m'apporte comme un message de vie et un salut du pays.

Bientôt après, une nouvelle voix se fait entendre… Au milieu des hummocks blancs, j'aperçois une forme noire. C'est un chien, puis une autre forme noire. Un homme, un homme! Est-ce Jackson, ou un de ses compagnons, ou un compatriote? Nous marchons à la rencontre l'un de l'autre. J'agite mon chapeau, il répète le même mouvement. Je l'entends parler à un chien; c'est un Anglais. J'avance et je crois reconnaître M. Jackson, que j'ai vu une fois avant mon départ.

Je salue, et nous nous serrons les mains avec un cordial: How do you do?

Au-dessus de nous un plafond de brume; au dessous, la banquise rugueuse; autour, une échappée de vue sur la terre toute en glace et en neige. D'un côté, un Anglais en complet élégant, avec de hautes bottes en caoutchouc, tiré à quatre épingles, répandant une bonne odeur de savon, perceptible aux sens aiguisés d'un primitif; de l'autre, un sauvage en haillons, enveloppé d'une longue chevelure et d'une épaisse barbe, absolument incultes, couvert de crasse et de suie. Sous ces dehors, personne ne pouvait reconnaître le personnage.