Dans ces parages, ces animaux étaient extraordinairement nombreux; très certainement leur nombre devait dépasser trois cents.
15 juin.—A une heure du matin en route. Le temps est absolument calme.
La mer grouille de morses; aussi est-il préférable de ne pas naviguer isolément et d'attacher les kayaks bord contre bord. Nous savons par expérience combien ces gaillards-là sont parfois agressifs. La veille, plusieurs bandes avaient longtemps suivi notre sillage, sans doute par curiosité. Quoique nous eussions eu déjà la preuve du contraire, je ne croyais pas ces animaux dangereux. Johansen ne partageait pas mon optimisme. Quand nos compagnons devenaient trop gênants, nous nous réfugions, quand cela était possible, au-dessus d'un ice foot[48] et attendions qu'ils vinssent à se disperser.
[48] Partie proéminente d'un glaçon en dessous de la surface de la mer.
… Nous avançons rapidement le long de la côte, malheureusement un épais brouillard masque toute vue et nous empêche de reconnaître la topographie de la région. J'aurais pourtant vivement désiré découvrir le panorama de ces terres. J'ai de plus en plus le pressentiment que nous devons être dans le voisinage des quartiers d'hiver de Leigh Smith, sur la côte sud de la terre François-Joseph. La latitude, la direction des côtes, la disposition des îles, semblent indiquer que nous nous trouvons sur cette terre.
LE DERNIER CAMPEMENT
Dans la matinée, n'apercevant plus de morses autour de nous depuis quelque temps, nous pensions être en complète sécurité, lorsqu'un solitaire apparaît juste devant nous. Aussitôt Johansen, qui se trouve en tête, cherche un refuge au-dessus d'un glaçon flottant entre deux eaux. Je me disposai à suivre son exemple, quand le vieux monstre se jette sur mon kayak en s'efforçant de le culbuter avec ses défenses. Tout en essayant de garder mon équilibre, je lui assène un violent coup de pagaie sur la tête; l'animal n'en revient pas moins à la charge et tente de nouveau de me culbuter. Je saisis alors mon fusil, mais entre temps la monstrueuse bête disparaît subitement. Tout cela dura à peine quelques secondes.
Juste au moment où je me félicitais d'avoir échappé au danger, je sentis tout à coup mes jambes mouillées. Le morse avait crevé la coque du kayak et l'eau y pénétrait à flot. A peine ai-je le temps de gagner l'ice foot que le canot coule immédiatement. Avec l'aide de Johansen je parviens cependant à le hisser sur la glace. Tout ce que je possède flotte à l'intérieur de l'embarcation toute pleine d'eau. Peut-être nos précieuses plaques photographiques sont-elles perdues.
La déchirure de la coque est longue de 6 mètres, et ce n'est pas un petit travail que cette reprise, surtout avec les engins rudimentaires que nous possédons.