Sur ces entrefaites, j'aperçus tout près de l'avant deux guillemots nains. Un pareil gibier était trop tentant. Je prends, mon fusil et, d'un seul coup, je tue les deux oiseaux. Johansen me raconta plus tard son alarme au bruit de la détonation; il avait cru à un accident et ne pouvait comprendre ce que je faisais. Lorsqu'il me vit ensuite ramer et ramasser deux oiseaux, il craignit pour ma raison.
A la fin j'atteignis la rive, mais le courant m'avait entraîné loin de notre débarcadère. Suivant le bord de la banquise côtière, Johansen vint bientôt me rejoindre. Quelques instants plus tard, le campement est installé.
Je suis épuisé; à grand'peine, je puis me traîner et me tenir debout.
Tandis que je claque des dents, Johansen me déshabille, me passe tous les vêtements secs que nous avons en réserve, me couche sur le sac de couchage, et me couvre des voiles et de tout ce qu'il trouve, pour me protéger contre la bise. Je grelotte toujours; mais, peu à peu, je commence à me réchauffer. Seuls mes pieds, qui avaient séjourné dans l'eau sans la protection des chaussettes, restèrent longtemps froids et insensibles comme des glaçons. Tandis que Johansen dresse la tente et fait cuire mes deux guillemots, je m'endors. Quand je me réveillai, le repas était prêt. Une bonne soupe chaude et le fin rôti effacèrent bientôt les dernières traces de cette terrible aventure. Pendant la nuit, mes vêtements furent suspendus au dehors pour sécher et, le lendemain, je pouvais les endosser.
13 juin.—La violence du courant, le calme plat nous obligent à attendre la renverse de la marée. Nous faisons ensuite bonne route toute la nuit.
NANSEN ATTAQUÉ PAR UN MORSE
Le lendemain matin, nous rencontrons de nombreux troupeaux de morses couchés sur la glace. Nous n'avons plus de vivres et notre provision de combustible est presque épuisée. Un ours serait le bienvenu. Depuis plusieurs jours, nous n'en avons pas aperçu; il est donc prudent de ne pas laisser échapper l'occasion d'un ravitaillement. Nous nous dirigeons vers un groupe de morses, avec l'intention de nous attaquer aux jeunes, dont la capture est beaucoup plus aisée que celle des vieux. Notre plan de bataille réussit parfaitement. Je tire deux balles, et deux jeunes morses tombent. Au premier coup, toute la troupe se lève effarée, et au second commence à se jeter à l'eau. Les mères tournent autour des cadavres de leurs enfants, les flairent bruyamment et les secouent, hurlant lamentablement, absolument comme des créatures humaines. Les malheureuses bêtes se demandent évidemment ce qui a pu arriver à leur progéniture! A leur tour, elles se dirigent vers la mer en poussant devant elles les cadavres de leurs petits. Aussitôt je saute en avant pour leur faire lâcher prise et pour sauver mon butin, mais j'arrive trop tard. Serrant les cadavres de leurs enfants contre leur poitrine avec leurs nageoires antérieures, les deux pauvres mères disparaissent bientôt. Je reste quelque temps sur le bord de la glace, espérant toujours voir remonter à la surface les corps, mais rien ne paraît. Les morses sont sans doute partis loin.
Après cette déconvenue, je me dirige vers un second troupeau. Cette fois l'expérience m'a rendu prudent, et je tue en même temps la mère et l'enfant.
Maintenant nous avons pour longtemps du combustible et des vivres d'excellente qualité. La chair de jeune morse a le goût de la longe de mouton.